Aller sur le terrain: le bénévolat comme manière d’apprentissage

Aujourd’hui j’ai reçu un mail d’une étudiante en design qui, après avoir lu mon article sur Lesvos, souhaitait en savoir plus: “on nous demande toujours d’aller sur le terrain pour notre veille mais au final on y passe deux heures, on va sur internet et ça n’est pas un réel contact avec l’usager ou la cible”.

Début octobre, j’étais à l’école The SDS, à Nice, pour présenter aux étudiant·e·s mon expérience internationale: promouvoir l’Erasmus et les échanges internationaux mais également parler de mon expérience de bénévolat qui s’est transformé en travail dans l’humanitaire. En tant que designer je me suis amusé à redéfinir le sujet et présenter une liste de règles, tirées de mon parcours, qui pourraient être utiles aux étudiant·e·s actuel·le·s. Je vais essayer de développer cela dans cet article.

Mike Monteiro - être un designer

Pour faire ces quelques règles je me suis inspiré de Mike Monteiro et de sa conférence déjà présentée dans cet article. Au-delà de ses propositions, j’aime son caractère tranchant couplé à une certaine bienveillance.

Sans rentrer dans les détails de cette liste on remarque deux thèmes: 

– Les designers ne doivent pas se laisser faire. Pour cela ils doivent connaître leur métier, leurs utilisateurs et savoir argumenter.

– Les designers doivent savoir travailler en groupe: comprendre, échanger, partager, accepter, défendre.

L’idée que j’en ressorts en présentant cette slide est que les étudiant·e·s en design doivent être beaucoup plus proactif·ve·s.
Si l’école est là pour enseigner le design, l’école ne peux pas tout enseigner: le travail en entreprise, en freelance, l’aspect administratif, financier, stratégique, le développement d’une carrière et, le sujet du jour, le travail de terrain (liste probablement non-exhaustive) sont des sujets trop peu développés dans les salles de classe.

EDIT: D’ailleurs, j’ai fondé l’ONG Humanitarian Designers pour créer du lien entre les designers et les ONGs.

Être un designer étudiant à l'étranger

Cette liste a été faites spécialement pour la présentation. Elle n’a pas prétention à représenter une recherche quelconque. L’idée principale qui en ressort pourrait être “comment profiter au maximum de son expérience à l’étranger? “.

1. L'age n'a pas d'importance

Quand j’étais étudiant, je me rappelle des premiers cv et lettres de motivations: “designer de 19 ans, …”. Soyons clair, cela n’a aucune importance. Point. Vous ne verrez pas un senior designer dire “designer de 54 ans, …”. Montrez votre professionnalisme en évitant ce genre de détails. Quand on est à l’étranger on doit souvent se présenter, changez sur des sujets plus intéressants que votre age.

2. Soyez proactif·ve, optimiste et prêt·e à dire oui

La motivation n’est pas seulement nécessaire pour soi-même mais également pour les autres. Si on sait que vous êtes une personne toujours motivé·e alors on viendra plus facilement vous voir pour proposer une idée ou un projet. De plus vous serez plus facilement au bon endroit au bon moment.

Je raconte peu d’histoires mais j’aime bien celle-ci: lorsque j’étais jeune, je jouais aux cartes avec mes grands-parents. Parfois je gagnais et j’étais content, parfois je perdais et je devenais triste; mais à chaque fois que je jouais j’avais l’impression d’être soit super-chanceux soit extrêmement malchanceux… comme si le “dieu des cartes” était avec moi ou contre moi.
Un jour j’ai fait un test: même en ayant de mauvaises cartes je resterai joyeux et reconnaissant d’avoir ces mauvaises cartes. Ce fût un succès. J’étais capable de perdre beaucoup moins souvent et parvenais même à gagner avec des cartes moyennes. Ce que j’avais réalisé à ce moment là c’est qu’il n’y a pas de dieu des cartes… c’est simplement une question de comportement: lorsque l’on est joyeux et optimiste, on est prêt à voir des opportunités; restez pessimiste et vous raterez toutes ces opportunités. La chance n’est pas due au hasard, c’est l’optimisme qui amène la chance (la conclusion est généralement la suivante: ne jouez pas aux cartes avec moi).

Cela m’a fait penser à cette vidéo:

3. L'école est là pour vous aider, faites les travailler

Vous êtes motivé·e? Montrez votre motivation à l’administration. Allez les voir une fois par semaine s’il le faut, qu’ils apprennent à vous connaître et comprennent votre réelle motivation. Ces gens voient des étudiant·e·s tout les jours, alors démarquez-vous. C’est seulement de cette manière que vous recevrez une vrai aide personnalisée. Tellement d’étudiant·e·s de mon master sont passé·e·s à coté d’un Erasmus par manque de consistance auprès de l’administration car oui c’est bien à vous de faire le premier pas et comprendre le potentiel de votre école.

L’école est l’endroit idéal: les échanges à l’international, l’Erasmus, les stages, les workshops avec des entreprises, les voyages, les visites, les professeurs, les césures, … toutes ces activités et ces personnes sont de potentielles opportunités pour vous développer.

4. Construisez une liste d'opportunités

Après mon Master j’avais en tête différentes voies: stage, bénévolat, freelance, doctorat, contrat VIE, et ce dans différents pays d’Europe. Avoir cette liste en tête m’a permis de saisir des opportunités au moment même où elle se présentaient (et avant que quiconque ne puisse les saisir).

Avoir quelques idées en tête c’est aussi s’être renseigné sur le niveau de vie dans un pays, les valeurs d’une entreprise, le profil des employé·e·s sur Linkedin, … être préparé tout en restant flexible pour pouvoir dire “oui” au bon moment.

Quand j’ai fait mon Master2, c’était sur un “coup de chance”. J’ai participé à un concours à la dernière minute et j’ai reçu la bourse d’étude. Ca c’est la version courte. La version longue dirait entre autre que je connaissais déjà l’école, que je l’avais en tête depuis longtemps même si j’en n’avais jamais parlé. J’avais même déjà vu le concours avant mais ne pensais pas pouvoir gagner. C’est une tournure négative des évènements ainsi qu’un orgueil d’optimisme qui m’ont poussé à candidater.

5. Apprenez et tirez-en des conclusions

Gagnez en maturité: après chaque expérience essayez de voir comment cela vous a influencé sur votre vision du design? Ayez conscience de ce que vous apprenez pour pouvoir observer votre progression.

Par exemple après avoir fait mon premier stage dans une grande entreprise, je me suis rendu compte que le monde de l’Entreprise ne connaissaient rien au design. Du coup j’ai fait un Master 2 en stratégie du design. Puis durant ce Master2, je me suis rendu compte du manque de prise de position des agences de design, face à leurs clients, concernant l’environnement et le social. Du coup j’ai créé Opoiesis et décidé de faire du bénévolat pour développer mes connaissances de terrains et mes valeurs afin de faire valoir des idées radicalement -au sens strictement- positives. De fil en aiguille j’aperçois un parcours et des idées qui me reflètent et m’aident à définir mon futur.

6. Vous n'êtes pas unique

Avec la verve de Mike Monteiro, l’unicité que j’essaie de faire valoir avec cette règle se situe au niveau de l’expérience professionnelle (et non pas de l’individu). Je m’explique, vous avez beau avoir vécu une expérience unique en Erasmus par rapport à vos camarades qui sont resté·e·s à la maison, il n’en reste pas moins que l’employeur, sur le marché du travail, va recevoir une multitude de CV avec la mention “Erasmus”… et pour cette personne la destination n’aura que très peu d’importance.

C’est la manière dont vous allez raconter cette expérience qui la rendra unique.

7. Prenez des notes, des photos et -surtout- des mesures

Il y a deux manières de présenter ses travaux. La première c’est au travers de son portfolio et son CV. Prenez des notes et des photos pour pouvoir documenter et présenter vos projets. Mais c’est la deuxième manière qui est peut-être la règle la plus importante de cet article: mesurez votre travail et l’impact de vos projets.

Par exemple, durant mon bénévolat j’ai fait cette carte regroupant toutes les ONGs présentes sur l’île:

Accéder à la carte sur Opoiesis

Imaginez que je mette cette carte sur mon portfolio avec un petit texte explicatif que personne ne lis. Un employeur ne verra que l’aspect graphique du projet. Il pourra critiquer ou encenser la disposition des cases, les couleurs choisies, le nombre de cases. Il pourra même critiquer le travail: “c’est illisible”, “je n’aime pas”. Maintenant ajoutez à cette carte ceci: “carte recensant plus de 115 services et ONGs à Lesvos et ayant reçu +6600 vues, +600 téléchargements et 30 partages en 7 jours. Sur les 44 commentaires, seulement 4 commentaires pour corriger/ajouter de l’information”.

En 5 mesures, vous venez de montrer que vous êtes un travailleur de terrain, minutieux et efficace, que les gens ont apprécié votre travail, qu’il y a eu un impact, que vous avez su trouver le bon moyen de communication et donc que vous avez compris et résolu à votre manière un problème important en ayant une vision globale d’un problème en apparence complexe. Plus important encore vous venez de montrer l’intérêt du design auprès de n’importe quelle personne non-initiée au design.

En mesurant votre travail vous lui donnez de la valeur.

8. Amusez-vous, voyagez et découvrez

Car cela reste le principal. Développez une certaine curiosité de l’environnement et des gens qui vous entourent.

9. Trouvez LE sujet qui vous empêche de dormir

Ces dernières règles sont plus tournées vers le bénévolat.

On aime dire des designers qu’ils sont des “creative problem solvers” mais il y a une immensité de problèmes à résoudre sur cette planète. La solution n’est pas de tout prendre à bras le corps, au contraire.

Un conseil

Relisez les 17 Sustainable Development Goals et trouvez le problème qui vous tient à cœur et vous empêche de dormir/vous motive à agir. Pour certain·e·s ce sera les réfugié·e·s, pour d’autres ce sera les sans abris, pour d’autres l’environnement, … Regardez l’actualité récente pleine de sujets révoltants, lequel de ces sujets vous énerve le plus? C’est celui-là.

Une fois le sujet définit, choisissez l’endroit (le pays, la ville, le quartier) et cherchez une ONG, une asso, un groupe de gens ayant cette même vision. Trouvé? Alors agissez! Devenez acteur·ice et essayez d’apporter du changement. Votre vision des choses et vos capacités en tant que designer pourrait apporter ces améliorations tant espérées par ces personnes. En choisissant LE sujet qui vous tient à cœur cela apportera en vous un grain de motivation supplémentaire qui fera toute la différence.

L’activisme deviendra un véritable atout, bien plus important que l’Erasmus de votre ami·e. Et c’est là que se trouve la principale différence entre les activités scolaires et le bénévolat: l’école vous fait faire “de la recherche de terrain”, tel un outil de designer servant à récolter des feedbacks ou observer des comportements; tandis que le bénévolat va complètement changer votre manière de voir les choses en tant qu’être humain. En retour, votre maturité s’en trouvera grandit et se retranscrira dans vos projets, vos valeurs et votre argumentaire.

10. Cultivez vos valeurs et vos arguments - Les designers argumentent

En participant à des projets qui vous tiennent à cœurs vous développez un réseau dans le domaine qui vous plaît, vous lisez des articles et êtes à jour des évènements récents, vous développez un esprit critique -en essayant de rester objectif- et devenez actif·ve au sein d’une communauté. Vous rencontrez des gens, apprenez de leurs vies, de leurs problèmes, vous vous attachez émotionnellement et cela se verra dans vos arguments, vos présentations, vos réalisations; parce que cela signifiera beaucoup de choses pour vous. Cela deviendra une évidence. Je ne pourrais pas défendre de la même manière un discours pro-réfugié si je n’avais pas vécu tout ces moments émotionnellement chargées à Lesvos. C’est impossible.

“Le design, s’il veut assumer ses responsabilités écologiques et sociales, doit être révolutionnaire et radical. Il doit revendiquer pour lui le principe du moindre effort de la nature, faire le plus avec le moins”.

Viktor Papanek

Si beaucoup de monde, en tant que citoyens, sont prêt·e·s à agir pour un monde meilleur mais que ces valeurs s’évanouissent dès qu’ils·elles retournent au travail (“car au final il faut payer le loyer”) alors l’impact sera forcément nul une fois mis dans la balance. Si vous souhaitez réellement améliorer les choses alors il faut que cela se fasse également dans votre travail pour avoir ce que j’appelle un impact positif radical.Si c’est ce que vous souhaitez alors le bénévolat peut ancrer certaines valeurs au plus profond de vous. Ces valeurs et cette attitude qui en ressortira vous aideront à argumenter et à faire bouger des montagnes, même dans votre travail.Alors passez le cap, si vous avez un peu de temps je vous conseille de passer au moins un mois. Mais j’essaierai de donner quelques conseils sur comment trouver et démarrer son bénévolat dans un prochain article.

 

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