Le volontariat du jeune designer

Aujourd’hui je viens de voir que cela fait beaucoup trop longtemps que je n’ai pas écrit un article donc je vais tout de suite me rattraper. J’ai choisi de vous raconter mes cinq derniers mois car si vous ne le saviez pas je fais actuellement du volontariat sur l’île de Lesvos en Grèce concernant la « crise des réfugié·e·s ». Je vais essayer, dans cet article, d’aborder différents sujets: l’orientation post-diplôme, l’expérience humanitaire et la place du design dans les ONG.

PS: j’ai appris récemment la nuance volontariat/bénévolat, qui n’existe pas en anglais. Je tiens donc à préciser qu’il s’agit ici de bénévolat.

Introduction: jeune diplômé, que faire ?

Fraichement diplômé en Stratégie du design je sortais de ce master avec le projet Opoiesis décrit dans cet article et donc avec deux convictions concernant mon futur proche: « je souhaite travailler avec une entreprise qui possède des valeurs et qui considère les enjeux environnements et sociaux » et où « la place du designer est connue et reconnue comme un acteur pour l’innovation ». J’avais en tête des projets très éloignés les uns des autres: du stage à Bruxelles, au déménagement à Stockholm, au volontariat en Grèce ou au Liban, au VIE à l’étranger, … à vrai dire les seuls choses dont j’étais sûre concernaient ce que je ne voulais pas faire.

Le volontariat m’intéressait pour plusieurs raisons:

  • Je souhaitais une expérience de terrain qui puisse en quelque sorte confirmer mon envie de travailler dans ces domaines sociaux et environnementaux. Au-delà du volontariat je considérais cette option comme une véritable expérience professionnelle.
  • Cela me permettait de sortir du chemin classique école-stage-travail. J’ai souvent fonctionné en suivant des opportunités que je considérais improbables et cela m’a rarement fait défaut donc le volontariat post-étude me faisait du pieds.
  • Je souhaitais également améliorer mes qualités en terme de relation humaine. L’empathie est un sujet important dans le design.
  • Et bien entendu pour donner un peu de mon temps dans une organisation sachant pertinemment que faire du volontariat serait plus compliqué une fois rentré dans la vie active.

Le problème majeur restait de trouver une ONG qui me plaise dans cette myriade d’organisations. Après quelques recherches j’ai trouvé une mission intéressante et j’ai envoyé une candidature: trente minutes plus tard je recevais ce mail me disant « désolé pour cette réponse tardive ». J’ai aimé cette réponse, je suis parti.

Mais alors, le volontariat, l’humanitaire, comment ça fonctionne?

Je n’avais jamais travaillé dans l’humanitaire ni fait de volontariat, c’était simplement un de ces choix pris à la première minute. Heureusement il y avait un cours introductif ,en ligne, qui m’a rassuré quant aux compétences nécessaires une fois sur le terrain: cours qui ce sont avérés totalement inutiles en tant que volontaire mais très intéressants en tant que designer. En effet j’y ai appris ce qu’était l’humanitaire d’un point de vue global.

L’histoire

Pour introduire brièvement la travail humanitaire, tout a commencé en 1859 avec le Suisse Henri Dunant qui apporte une aide neutre sur un champ de bataille recouvert de morts et de blessés laissés pour morts. En 1863, le Comité International de la Croix-Rouge est créé suivant les idées de Dunant et avec ce dernier comme secrétaire du comité. En 1864, la Convention de Genève, comportant douze gouvernements, accorde le droit de porter soins au blessés des champs de batailles. Deux faits intéressants: Dunant recevra le premier prix Nobel de la paix en 1901. Et la Croix-Rouge est simplement le drapeau Suisse avec les couleurs inversées… voilà voilà pour les anecdotes.

La vision globale de l’humanitaire d’aujourd’hui

Pour simplifier la vision globale, la coordination des secours humanitaires se divisent en onze groupes (clusters):

  • Eau
  • Abris
  • Protection
  • Nutrition
  • Logistique
  • Santé
  • Nourriture et sécurité
  • Télécommunication d’urgence
  • Éducation
  • Reconstruction rapide
  • Coordination des camps et management

De nos jours l’humanitaire est donc un domaine très développé qui peut paraitre difficile à mettre en place et à coordonner. J’ai été surpris de voir au contraire les documents créés pour faciliter le travail des organisations. Des documents connus et reconnus internationalement, tels que:

Le Projet Sphère

Le plus important est probablement le Projet Sphère. C’est une initiative à but non lucrative, internationalement reconnue, qui présente la charte humanitaire et les standards minimums de l’intervention humanitaire. Il s’agit ici « d’améliorer la qualité de l’aide humanitaire, le redevabilité des acteurs humanitaires vis-à-vis de leurs mandats, de leurs bailleurs de fonds et des populations sinistrées ». On y retrouve dans ce document six standards essentiels :

  • Intervention humanitaire centrée sur les personnes.
  • Coordination et collaboration
  • Évaluation.
  • Conception et intervention proprement dite.
  • Performance, transparence et apprentissage.
  • Performance des travailleurs humanitaires.

Chaque standard essentiel est structuré avec des actions clés, des indicateurs clés et des notes d’orientations.

Projet Sphère: en quoi c’est intéressant pour Opoiesis?

Ces standards essentiels sont donc ensuite distribués au travers des différents standards minimums tels que l’eau, l’hygiène, l’habitat, les articles non alimentaires, etc. Ce que je trouve intéressant dans ces standards essentiels c’est qu’ils rappellent très curieusement le fonctionnement des méthodes actuelles que l’on retrouve dans l’Entreprise: Six Sigma, Agile, … avec un vocabulaire également très similaire. Mais là où le Projet Sphère se démarque probablement des méthodes d’Entreprise c’est qu’il est accepté et utilisé par la majorité des organisations et qu’il y a donc une cohérence et une relation très forte sur le terrain entre toutes ces organisations qui doivent collaborer pour aider et être plus efficace. Moi qui m’intéresse également au design management, je suis donc parti en Grèce avec en tête d’observer ce fonctionnement, cette collaboration entre ces organisations et pourquoi pas voir comment adapter ce fonctionnement au monde de l’Entreprise.

Sans oublier le mind mapping qui va avec!

Le contexte particulier de l’île de Lesvos

Les ONG présentes sur le terrain n’ont de sens que si l’ont connait le contexte actuel donc voici un petit résumé.

La « crise des réfugié·e·s »

Ce nom que l’on emploie dès que l’on souhaite parler de migrations en Europe. Que le sujet médiatique soit en Espagne, en Italie, en Grèce avec l’arrivée des bateaux; en France, en Allemagne, en Belgique avec des personnes vivant dans la rue; en Autriche, en Hongrie avec des gouvernements autoritaires. Que les histoires nous parlent de congolais, de rohingyas, fuyant la répression ou les gouvernements corrompus; de syrien, d’afghans, d’irakiens fuyant la guerre et la torture. Quelles que soient leurs histoires le mot clé reste le même, c’est la crise des réfugié·e·s.

  • Le mot « crise » montre une situation temporaire extrême. En réalité cette situation est loin d’être temporaire.
  • Le mot « réfugié » efface tout aspect humain d’une personne. En disant « les réfugiés » nous insinuons qu’ils ont tous la même histoire, qu’ils sont identiques et selon mon expérience ils ont tous une histoire différente: de la plus macabre à la plus farfelue. Personnellement j’évite de dire réfugié et dit simplement « une personne ». Le mot « migrant » montre selon moi un point de vue plutôt hostile.
  • La « crise des réfugié·e·s » insinue en quelque sorte qu’ils sont les responsables d’un problème qui est, en réalité, bien plus complexe avec de nombreux acteurs: Europe, politique et géopolitique, énergie (gaz et pétrole), guerre, influence et pouvoir, management des flux humains, temps et coordination, …

Le vocabulaire est donc très important.

Selon moi la plus belle preuve d’acceptation et d’intégration de la part des locaux et des autorités locales de Lesvos. Credit: travelpassionate.com

La situation à Lesvos en trois points

  • Quels que soient leurs pays d’origine, cela fait maintenant plusieurs années que des gens fuient leurs pays pour survivre. Pour entrer en Europe, le plus facile mais le plus dangereux est de prendre un bateau pneumatique pour traverser la frontière par la mer. Lesvos est une de ces îles grecques qui se situent à quelques kilomètres de la Turquie, autant dire un point clé dans ces migrations à grande échelle.
  • En 2015 des milliers de gens faisaient la traversée chaque jour et la situation de crise était très médiatisée cependant Lesvos était un simple lieu de transition. La situation changea en mars 2016 lorsque l’UE et la Turquie signèrent un accord ayant pour conséquence certes une baisse du nombre de traversées mais transforma Lesvos en « hotspot ». Un hotspot désigne la première étape d’enregistrement (administrative) des nouveaux arrivants en Europe. En quelques jours l’île se transforma d’un lieu de transition en un lieu de séjour: ni les ONG, ni les autorités n’étaient prêtes face à ce changement radical; du jour au lendemain les nouveaux arrivants étaient interdits de quitter l’île sans une autorisation officielle des autorités. Malheureusement cet enregistrement est très difficile moralement (interviews en face à face où l’on doit raconter son histoire) et très long: pas mal de gens sont bloqués sur l’île depuis plus d’un an!
  • De nos jours, l »île possède trois camps (chiffres de novembre 2017):
  • Kara Tepe: dirigé par la municipalité de Mytilène (« capitale » de Lesvos). Ce camp conçu comme un village de vacances est destiné aux familles et personnes vulnérables. Le but est d’avoir des espaces de vie sécurisés pour les enfants.
  • Pikpa: dirigé de manière autonome par des volontaires, c’est un camp destiné pour les personnes très vulnérables (mineurs non-accompagné·e·s, personnes handicapé·e·s,  LGBT, …). Très petit, il ne peut accueillir qu’une centaine de personnes.
  • Moria: dirigé par gouvernement grecque et situé dans un ancien centre de détention de l’armée grecque, c’est un camp tout en un: enregistrement, identification, procédure « fast-track » (déportation en trois jours), abris et détention (prison pour les personnes dans l’attente d’une déportation). Moria peut accueillir 1700 personnes mais accueille actuellement 6746 personnes. Autant dire que les conditions à Moria sont inhumaines et que les histoires qui nous parviennent sont toutes déplorables. Trois histoires choisies au hasard parmi tant d’autres:
  • Les femmes demandent des couches pour adultes pour ne pas risquer d’aller aux toilettes la nuit.
  • Des volontaires d’une des ONG (EuroRelief) autorisées à l’intérieur de Moria essaient de convertir les gens aux christianisme, quit à les soudoyer en étant plus généreux envers ceux qui se convertissent.
  • Aucun plan n’a été prévu par les autorités et UNHCR quant à l’hiver (rude) qui arrive alors que les gens dorment actuellement dans des tentes en toile, à même le sol, et quand bien même il y a déjà eu des morts l’an dernier en hiver.
Entre 20 et 70 personnes doivent payer environ 1000€ par personne pour avoir une place sur ce bateau. Pour rappel, un ticket en ferry coûte 10€ pour un touriste.

Quelques chiffres

L’île possède environ 87000 habitants.

Pour le seul mois d’octobre 2017, les îles Nord de la mer Égée ont reçus 112 bateaux (surtout de nuit) pour un total de 4116 personnes.

Sur ces 112 bateaux, Lesvos en a recueilli 48 pour un total de 2264 personnes: 899 enfants, 833 hommes et 528 femmes. Il y a donc en moyenne 47 personnes par bateau pneumatique et en moyenne 73 personnes arrivant chaque jour sur l’île.

Le nombre total de personnes bloquées à Lesvos est de 8669 personnes (fin novembre) soit 10% de la population de l’île: 6746 à Moria, 1190 à Kara Tepe, 605 dans des « logements améliorés » (Pikpa; hôtels et appartement aménagés), sans compter ceux qui vivent dans des squats ou dans la rue.

Le nombre d’arrivés étant plus grand que le nombre de départ, ces chiffres augmentent de quelques centaines chaque mois. Pour avoir plus d’informations, voici quelques liens: Data UNHCR en Grèce.

La situation avant Mars 2016 expliquée en une animation: Vidéo

La situation après Mars 2016 résumée dans ces trois articles que je vous conseille fortement:

Connaissant le contexte j’aimerais vous présenter les trois ONG pour lesquelles j’ai travaillé et montrer quels sont leurs besoins en tant que designer.

Des ONG et des missions différentes

Lighthouse Relief

Lighthouse Relief à Lesvos est situé au nord de l’île dans le petit village de Skala Sikamineas.

Mission
  • Surveillance 24/7 des bateaux présent sur la mer: que ce soit de jour à Lepetimos ou de nuit à Korakas, les volontaires restent aux aguets, jumelles et vision de nuit à la main, essayant de repérer la moindre activité suspecte, le moindre bateau tentant la traversée, afin d’alerter les secours.
  • Communication: si quelque chose semble suspect, le chef d’équipe contacte le coordinateur qui contacte les gardes cotes grecques, les bateaux de secours (ONG) et les différentes équipes de garde prêtent à intervenir. L’équipe de surveillance joue donc un rôle primordiale car, avec leur vision de nuit, ce sont les seuls à voir ce qui se passe sur l’eau.
  • Débarquement: quelque soit le scénario de débarquement (sur les récifs, sur la plage ou au port) l’équipe de garde a un rôle à jouer. Ils doivent intervenir le plus rapidement possible pour procurer les premiers secours: couverture de survie, eau et biscuit sont les premières nécessitées pour ces personnes arrivant trempées et fatiguées.
  • Nettoyage des plages et upcycling (projet terminé): toute la côte nord de l’île a eu le droit à un grand nettoyage. Certains des gilets de sauvetages et des morceaux de zodiac (en caoutchouc) ont été récupéré, nettoyé et transformé en produit du quotidien comme des bracelets, des portefeuilles, des sacs, …
« La vague »: le fameux cimetière des gilets de sauvetage.
Séjour

Première expérience en tant que volontaire, je me suis intéressé à Lighthouse Relief pour son travail dans les deux domaines (social, environnemental) qui m’intéressent. Après quelques jours seulement, j’ai réalisé que ces ONG sont très flexibles et acceptent volontiers des gens prêt à fournir une aide (professionnel) supplémentaire… du pain bénit pour un designer. Si l’analyse des problèmes existants est bien mené alors la plupart des solutions apportées seront vues d’un très bon œil.

Travaux fournit durant ces deux mois: l’ONG ayant une très grande expérience, étant bien organisée et ayant une communication professionnelle je me suis finalement concentré sur la communication interne en améliorant les outils existants:

  • Création d’une carte de la région avec des informations plus spécifiques:

    Carte Lesvos Turquie
    Les volontaires doivent communiquer les coordonnées des bateaux en utilisant les miles nautiques et les degrés, chose assez difficile sans expérience. Cette carte a pour but de faciliter la compréhension des méthodes et ainsi améliorer la vitesse d’apprentissage des nouveaux volontaires. Elle est maintenant partie intégrante de la méthodologie et a été partagé aux différentes ONGs de la zone.
  • Création d’un entrainement pour les nouveaux volontaires:
    Extraits des différentes parties de l’entrainement pour le repérage de nuit à Korakas. Cet entrainement est maintenant utilisé par différentes ONGs de l’île.La carte est maintenant utilisée par toutes les ONGS S&R de l’î

    La carte et le guide d’entrainement sont maintenant utilisés par toutes les ONGS de S&R de l’île (+ de 400 volontaires/an).

  • Création d’une méthode pour définir la distance d’un bateau:
    Les photos sont issues de la vision de nuit. L’idée était de créer une échelle de mesure pour faciliter le calcul de la distance d’un bateau afin d’aider le plus précisément possible les bateaux de secours. Pour cela il suffisait de créer une constante, à savoir la croix centrale de l’appareil pointant sur l’horizon. Après seulement quelques essais la méthode montrait déjà son efficacité (nm=nautical miles).

    Cet outil permet maintenant une marge d’erreur de seulement 400m (0.2NM) sur une aire de 50km².

  • Et enfin un dessin (110x235cm) que j’appelle « Mémoire collective ». Au milieu de tout ces traits noirs se trouvent des mots qui raconte des souvenirs, des expériences reliées à Lighthouse Relief. Ce dessin me fait penser à un cerveau: des souvenirs sont perdus dans notre inconscient et parfois resurgissent de nul part; de la même manière lorsque l’on regarde ce dessin des mots peuvent nous sauter aux yeux. Mais ces processus ne sont  pas complètement aléatoires, si un mot se dévoile subitement c’est parce que notre cerveau fait une connexion entre ce mot et un souvenir vécu. Avec 624 mots ce n’est donc pas une seule histoire mais bien l’histoire de toutes les personnes ayant passé du temps dans ce petit village de Skala Sikamineas qui se cachent dans cette mémoire collective.

One Happy Family

OHF est un centre communautaire de jour situé à proximité des camps de Kara Tepe et Moria, dans la grande ville de Mytilène et ouvert de 10 heures à 18 heures du lundi au samedi. L’un de ses nombreux atouts est sa vision: travailler avec les gens et non pas pour eux! En effet cet espace est construit et coordonné ensemble avec les gens vivant dans les camps (surnommés les helpers). Chacun a son mot à dire dans l’organisation et chacun peut amener ses compétences pour améliorer cette communauté qui se construit au jour le jour. C’est de cette manière que l’on souhaite ramener un sens des responsabilités, une autonomie et une motivation qui se perdent facilement dans les camps. C’est notamment grâce à cette vision assez unique que le centre réussit, après seulement quelques mois, à accueillir entre 450 et 900 personnes chaque jour.

OHF possède également une « banque » où les gens reçoivent gratuitement des « Drachmes », ces billets-gratuits peuvent ensuite être utilisés pour certaines activités tel que la boutique ou le café. L’idée est de redonner aux visiteurs un choix et un sentiment de normalité dans un environnement souvent décidé par les autres.

Lien externe vers la vidéo

Mission
  • En tant que volontaire, la mission est simplement de participer aux différentes activités. Chaque matin on se regroupe et on définit les tâches de la journée.
Séjour

Après avoir passé quelques mois à LHR, j’ai décidé de changer d’air et d’aller à OHF. L’idée de la monnaie-gratuite me semblait intéressante et annonçait une certaine liberté dans la créativité et l’innovation.

Au final c’est une expérience totalement différente:

  • Tout se fait très rapidement, il y a peu de temps à la réflexion. J’ai dû insister pour changer ça et pouvoir faire mon travail de designer.
  • La hiérarchie est assez présente. Dans un centre communautaire les relations humaines sont très importantes et une certaine forme de hiérarchie se met en place basée sur l’ancienneté. Les volontaires ne restant que quelques semaines, ce sont donc les helpers (~50 personnes) qui sont les tauliers. Un certain temps est donc nécessaire avant de « vouloir tout changer ».
  • Avec 600 personnes par jour c’est forcément un bon endroit pour discuter avec des gens du monde entier: plus de vingt nationalités (Moyen-Orient, Asie, Afrique, Amérique du Sud), quatre langues majoritairement parlées (anglais, français, arabe, perse). C’est également à partir de ce moment là que j’ai vraiment appris ce qu’il se passait au camp de Moria. En terme de connaissances j’ai développé une compréhension un peu plus claire et plus critique de la situation.

Travaux fournit durant ces trois mois: par rapport à LHR la communication ne semblait pas si développée. Du coup, les premières semaines, j’étais un peu perdu ne sachant pas vraiment par où commencer. L’ONG étant plus jeune, il a été beaucoup plus facile de discuter avec les différents membres fondateurs et d’avoir une connaissance approfondie du projet. Du coup j’ai décidé de travailler sur une communication globale (interne et externe) afin de poser des bases qui puissent aider au développement futur de l’ONG.

  • Toute la communication interne se faisait à la main, au jour le jour, sur une feuille en papier et décliné en quatre langues. Pour rester dans la même veine, j’ai choisi une identité « faite à la main » basée sur des pictogrammes pour simplifier le message: cela permet d’avoir une communication claire et unique, comprise par toutes les nationalités et facile à reproduire pour les prochains volontaires.
Activités à OHF pictogrammes
Pictogrammes créés par Fabio Nucatolo de thenounproject.com et par Cédric Fettouche.
Le carré est fait pour décrire une activité à OHF. La boite de dialogue est faite pour contextualiser un message (positif ou négatif) et donc montrer une situation, un besoin, un message.
  • En tant que designer stratégique j’étais arrivé avec l’intention de créer une levée de fond pour avoir une expérience professionnelle se rapprochant un peu plus de la partie stratégique. La campagne a été lancée très récemment (Mise à jour: et a permis de récolter 2000€).
  • Mise à jour (19/02/17): enfin, pour mon dernier projet avec OHF,  j’ai travaillé sur une vidéo. L’idée était de montrer que le contexte de cette crise est bien plus complexe que ce que l’on peut entendre. Les « réfugiés » ne sont pas simplement un groupe fait de gens similaires mais bien des être humains uniques avec des histoires différentes. Il y a des portraits de 73 personnes venant de 28 pays; la vidéo a atteinte 6308 personnes et a reçu 416 réactions.

Lien externe vers la vidéo

Office of Displaced designers

ODD est une ONG qui facilite le développement éducationnel et professionnel grâce à des projets créatifs: design, architecture, photographie, … L’ONG invite toutes les communautés à collaborer et travailler dans des projets multidisciplinaires.

Mission
  • Dans un programme de mentorat, j’aide actuellement un jeune afghan dans la création de son projet: enseigner le grec aux personnes parlant farsi, via des vidéos Youtube.

Ce projet est un peu plus en retrait car le mentorat se fait par mail et occasionnellement par rendez-vous; également parce que le « protégé » est tout simplement très autonome dans son projet. Au total, après 5 réunions et une après midi d’interviews avec son « public potentiel » pour cerner au mieux les besoins, il a publié 25 vidéos de 10 minutes. Il travail maintenant dans une ONG en tant que traducteur: perse-anglais-grec.

Travail à ODD

Impressions globales

Les différentes ONG et leurs fonctionnements

Selon mon expérience ici, à Lesvos, les organisations se développent très rapidement, généralement pour répondre à une situation d’urgence.  Elles survivent grâce à une communication assez simple pour récolter des fonds et des volontaires, tout se fait assez rapidement. Puis à partir de plusieurs mois d’activités (~6-12 mois) l’ONG commencent à trouver sa place, s’organiser et atteindre une certaine maturité. Enfin dans un souci de stabilité l’ONG se développe par paliers pour atteindre une excellence dans son travail.

L’un des problèmes perçu est la hiérarchisation. Dans les ONG cela signifie que l’administration, possédant les fonds, et l’équipe travaillant sur le terrain se séparent ce qui peut créer un manque de communication aux conséquences immédiates. C’est probablement l’un des (nombreux) facteurs qui fait que UNHCR (l’Agence des Nations Unis pour les réfugiés) est si mal perçue sur l’île.

Engagement au changement

Quel que soit le stade de développement de l’ONG, amener du changement m’a paru plutôt facile: engranger de l’expérience de terrain pour analyser les problèmes; parler avec le coordinateur et les volontaires pour recueillir une vision et une expérience; puis proposer une solution reste la méthode classique. Cependant certaines étapes doivent être respectées pour ne pas se casser les dents.

La sensibilisation est une étape importante car les gens sont souvent occupés, surtout les coordinateurs. Cela leur demande du temps pour écouter des idées sachant que toute la journée ils reçoivent des gens « qui souhaitent leurs parler ». Je pense que les coordinateurs apprécient les gens qui ne leur demandent rien, alors sachez, à l’inverse, les écouter et proposer des solutions en fonction de leurs visions, leurs problèmes tout en y ajoutant vos idées.

Si cette étape est bien faite, alors la compréhension ne devrait pas être un problème. Peut-être que l’on viendra vous demander le jour même « où en est le projet? », il faudra simplement répondre que ce n’est pas un travail d’une journée et que cela prendra un peu plus de temps.

L’accord se fait lorsque le travail est terminé et peut être présenté au coordinateur.

L’adoption et la possession est probablement l’étape la plus difficile. En tant que designer il faudra travailler très dur pour que votre travail soit utilisé au jour le jour par tout le monde. Ce n’est pas forcément que les gens n’ont pas envie, mais le changement prend du temps et il faudra insister tout les jours dans la bonne direction. Pour chaque document créé il faudra introduire en première page: ce qu’est le document, à quoi il sert, comment il fonctionne et tout autre information nécessaire que vous seul connaissez mais qui doit être partagée.

Schéma traduit de l’article de l’ONG Campfire Innovation, autre organisation très intéressante.

Les dommages créés par le design

Si les bienfaits ont été évoqué tout au long de cet article, je n’ai pas évoqué les dommages que peuvent provoquer le design. J’ai notamment en tête le cas bien spécifique qu’est celui d’UNHCR:

Les tentes, les tapis, les couvertures, même les bancs sont sous le signe UNHCR. La tente sur l’image de droite étant impossible à fermer dans cette première nuit hivernale, ce sont des personnes fatigués qui, venant tout juste de faire leurs premiers pas en Europe, se sont débrouillés pour fabriquer cette porte (image du milieu) fait de deux tapis UNHCR… ironie.

Lorsque l’on se fait garant de certains devoirs tels que « préserver la dignité humaine », j’ai du mal à comprendre comment on peut mettre son logo sur tout ce que l’on produit. Quel meilleur moyen de rabaisser un être humain au point de l’estampiller « réfugié » avec un simple logo et de pointer du doigt toute une catégorie de personnes?

Photo prise et publié par UNHCR

Si l’identité graphique peut facilement nous pousser, en tant que designer, à vouloir mettre un logo de partout, quelques jours sur le terrain suffiraient à faire comprendre comment cela peut, au contraire, faire bien plus de mal car je n’ose pas croire que cela soit fait consciemment.

Conclusion

La conclusion n’est pas vraiment fermée car je suis toujours à Lesvos avec One Happy Family et il y a tellement de choses à dire, la première pensée va aux helpers.
Il parait difficile de conclure cet article tant la situation peut changer du jour au lendemain. L’hiver se pointant, les tensions montent, les bagarres s’organisent, les tentes s’enflamment ou s’inondent et les gens perdent le moral. Quelques vagues de tampons bleus, signe d’une autorisation pour aller sur le continent, ont eu lieu ces dernières semaines: les familles sont heureuses mais les helpers d’OHF sont tristes de quitter cette famille qu’ils se sont construite en l’espace de quelques mois. C’est l’un des challenges qui nous est proposé: qu’ils soient heureux de quitter OHF pour continuer leur chemin loin de cette île « emprisonnante »; car n’oublions pas que le contexte politique pourrait bien changer du jour au lendemain et voir le nombre de déportations augmenter. Ces jeunes ne devraient pas jouer à « attendre que leurs ami·e·s aient aussi le tampon bleu » mais que dire face à ceux qui partent à Athènes, tout seul, et veulent revenir sur l’île au bout d’une semaine? Ces gens qui nous offrent leurs plus beaux sourires lorsqu’ils sont dans la lumière de tout les jours voient subitement leurs histoires tragiques ressurgir dans ces moments de solitudes, au risque de s’éteindre avec un sourire de façade en chantant « Je pense pas à demain, parce que demain c’est loin ».

 

L’échelle de maturité du design

Aujourd’hui j’aimerais introduire un classique dans l’évaluation du design dans l’Entreprise: l’échelle de maturité du design (en anglais: The Danish design ladder). Si en tant que designer je sais ce que je peux apporter aux entreprises, il est souvent difficile pour les entreprises de réaliser le potentiel du design. Et pour introduire cela, voici deux chiffres:

  • « Pour chaque £1 investi dans le design, les entreprises peuvent prévoir plus de £20 de revenus supplémentaires. » (UK Design Council, 2013).
  • En 2016, 38% des entreprises en Europe n’utilisent pas le design (Innobarometer).

Introduction au contexte

Le design apporte avant tout des avantages intangibles, souvent difficiles à mesurer et donc à assimiler pour nos entreprises. Heureusement de nos jours nous avons de plus en plus d’organisations, gouvernementales ou non, qui mesurent et apportent des outils, des statistiques permettant une meilleure connaissance et transition vers le design. Le but étant de passer du « Pourquoi ? » au « Comment ? ». Voici les principaux acteurs:

Ces organismes sont également là pour favoriser l’utilisation du design, ils proposent des workshops et séminaires, voire des aides au financement pour les entreprises souhaitant intégrer le design. N’hésitez pas à visiter leurs sites internets (France et Europe).

C’est également l’un d’entre eux, le Design Management Institute, qui a sorti ce schéma assez saisissant sur ce que peut apporter le design: en moins de 10 ans le « Design Index », qui comporte actuellement seize entreprises, a surpassé l’indice S&P500 de 219%.

 

design index opoiesis s&p
S&P500 est un indice boursier basé sur 500 grandes sociétés cotées sur les bourses américaines. Design index est un indice, créé par DMI, basé sur les grandes sociétés, cotées sur les bourses américaines, qui intègrent la vision du design au cœur de leurs développements (ex: Apple, Coca Cola, Ford, Herman-Miller,…).

 

« Okay on a compris, le design c’est bien mais concrètement comment l’introduire le plus efficacement possible dans une entreprise? »

 

L’échelle de maturité du design – un outil pour le designer

Ce modèle (« framework ») développé par le Danish Design Center en 2001 sert à mesurer le niveau d’intégration du design dans les entreprises. En 2003, au vu des résultats, il a été suivi par une initiative du gouvernement danois promouvant le design comme l’un des piliers stratégiques pour le développement économique national.

Cette échelle est divisée en quatre échelons:

échelle maturité design opoiesis ladder danish
Selon une étude menée en 2010, les entreprises françaises seraient 60% à être au palier 1, 17% au palier 2, 8% au palier 3 et 15% au palier 4. Le Danemark étant logiquement en tête de liste en Europe avec dans l’ordre (2007): 7%, 30%, 40%, 23%. Le potentiel en France est donc énorme.

 

Au delà de la progression des entreprises, l’échelle a permis de prouver, avec des chiffres, l’intérêt financier du design (lien en anglais). Il a également servi de structure au DDC pour développer leur méthode de formation.

 

danish design center outils échelle maturité opoiesis
Les outils changent en fonction de l’identité de chaque entreprise. Le but avec les entreprises (CEO et employé·e·s) étant d’écouter leurs problèmes, d’identifier leurs besoins, de leur faire découvrir les opportunités du Design et de les mettre en relation avec les designers spécialisé·e·s dont ils ont besoin.

Cette échelle permet notamment aux designers d’adapter leurs communications, leurs stratégies, leurs méthodes en fonction de la position de leurs client·e·s sur cette échelle de maturité.

 

Les entreprises: savoir s’adapter

Adapter sa communication et sa stratégie permets notamment d’apporter les bons arguments pour convaincre. S’il sera plus facile de discuter face à des gens voué·e·s à la cause Design, il sera probablement beaucoup plus compliqué face à des néophytes. Que ce soit par mauvaise volonté (peur du changement, mauvaises expériences passées,…) ou par inexpérience, vous pouvez vous retrouver face à des gens totalement désintéressés qu’il faudra malgré tout essayer de convaincre.

Il existe généralement deux points de vues assez courant de nos jours et je vais essayer de vous fournir quelques outils pour faire face à ces réactions. Que vous soyez designer ou bien que vous découvriez le design, cela devrait vous intéresser:

  • Pas intéressé·e: « Non le design est inutile pour notre entreprise.« 

Il s’agit généralement  d’un manque de connaissance des opportunités qu’offre le design. Dans ce cas il faut adapter son message et savoir mettre en avant les avantages du design d’un point de vue économique. Je vous conseille de lire ce pdf:

Design Impact: quand le design créé de la valeur pour l’entreprise. (136 pages)

Facile à lire (ou à feuilleter) et très bien expliqué, ce pdf tente de montrer les atouts du design: les leviers qu’il actionne, les impacts qualitatifs, quantitatifs et financiers sur l’Entreprise et surtout une quarantaine d’études de cas d’entreprises françaises ayant franchi le pas et réussi. Ce document est à connaitre par cœur pour tout les designers car le langage de l’Entreprise est nécessaire pour agir de manière professionnel.

  • Intéressé·e ou hésitant·e: « Mais alors comment faire?« 

Dans ce cas il faudra commencer à écouter, analyser, comprendre et dégager des axes d’améliorations à développer dans le temps. Et c’est là que vos qualité·e·s de designers rentreront en jeu. Des « quick wins » peuvent être intéressant pour faire basculer un groupe ou une personne sur l’intérêt du design (un exercice sur la créativité, un workshop,…).

Dans le cas où vous n’êtes pas designer mais que vous souhaitez activement intégrer le design au sein de votre entreprise, je ne peux que vous conseiller d’entrer en contact avec des designers ou des organismes qui pourront vous aider activement. C’est seulement après un premier contact que des professionnel·lle·s pourront vous conseiller. Pour cela voici une liste non-exhaustive des structures existantes en France:

Carte de France des structures de design créée par l’APCI (Agence pour la Promotion de la Création Industrielle).

Vous pouvez également me contacter par mail ou dans les commentaires, j’essaierai de vous conseiller au mieux.

 

L’étape charnière dans l’échelle de maturité

La fracture qui s’opère entre les deux types de réponses que je viens de vous présenter représentent selon moi le passage entre le palier 2 et le palier 3 de l’échelle de maturité. Alors ne vous méprenez pas, les paliers représentent des compétences acquises: une entreprise au palier 4 continue à utiliser le « design comme esthétique » du palier 2 (l’inverse non). Mais je vois cette charnière comme étant le passage dans le monde du design: sa compréhension, sa culture et ses forces. On pourrait d’ailleurs y associer beaucoup de transitions:

  • Du tangible vers la compréhension de l’intangible.
  • Du court terme vers la vision du long terme.
  • De l’externe vers l’amélioration de l’interne.
  • Du design comme simple outil au design comme méthode.

Concrètement ces transitions pourraient être considérées comme des étapes (culturelles) à franchir, les unes après les autres, afin d’accéder au palier supérieur. Cela reste un processus assez long car il faut un réel changement d’état d’esprit et de comportement. Et ce changement, comme souvent, passe par la pratique et donc par une prise de contact avec un·e designer. Mais quel type de designer contacter ?

 

Introduction au design management

L’échelle de maturité fait beaucoup penser au design management. Cette discipline pourrait se résumer comme étant le versant business du design: la mise en place et la gestion d’un environnement favorable au design avec tous ses aspects stratégiques, tactiques et opérationnel au sein d’une entreprise.

Je vous mets un dernier pdf, un résumé de celui que je vous ai donné quelques lignes plus haut:

Le design management (19 pages)

Si le design management est une discipline en soi, il convient de préciser que chaque designer devrait comprendre les tenants et aboutissants de cette discipline. En effet des notions de bases apportent une connaissance accrue de l’Entreprise, il permet ainsi d’ajuster sa stratégie personnelle auprès des clients et il permet la bonne compréhension du design par ces Entreprises pour de meilleurs relations professionnelles.

Par exemple l’un des points clés du design management est de mesurer l’impact du design (KPI) dans l’entreprise. Sans cela, l’entreprise ne comprendra jamais les bienfaits économiques du design et donc les atouts qu’apportent les designers.

Petit rappel pour dire que le métier de designer, comme n’importe quel métier, doit être rémunéré. Si vous demandez à un·e designer de travailler gratuitement, cela signifie que vous n’avez pas compris l’investissement (ainsi que le retour sur investissement) que cela peut représenter. Ce n’est pas grave, mais pensez-y lorsque vous contacterez l’un de ces designers, cela serait dommage de partir du mauvais pied.

 

Le mot de la fin

Si le rôle du design dans l’Entreprise est de moins en moins remis en question il arrive parfois que le contact et la mise en place soit difficile. Et c’est bien le rôle du designer que de savoir s’adapter à la situation, quitte à changer sa communication, sa stratégie ou ses méthodes. Que ce soit une PME ou une multinationale, dans le secteur privée ou public, dans le B2B ou le B2C, l’échelle de maturité du design permet donc d’évaluer la vision d’entreprise concernant le design. Elle permet ensuite, aux designers, de pouvoir ajuster simplement leurs discours, communiquer efficacement avec leurs clients pour atteindre l’excellence dans leurs projets communs.

 


Aller plus loin:

Building next generation design support programme (en – 16 pages): Les feedback de tous ces programmes et comment les améliorer en sept points (Politique, Définir, Configurer, Délivrer, Promouvoir, Mesurer et Impacter)

Roi: measurable design (en – 143 pages): Mettre en place des mesures pour quantifier le design (que l’on appel également le RODI: Return Of Design Investment). De la théorie à la pratique.

Design Policy Monitor 2015 (cliquer sur download attachments) (en – 16 pages): Créé par le SEE (Sharing Experience Europe), c’est donc un résumé de l’écosystème du design et de l’innovation en Europe.

Design maturity survey: questionnaire en anglais pour évaluer le design dans votre entreprise (10 minutes environ). Il n’y a pas de notes, soyez sincère.

« Designer », mot anglais, est maintenant utilisé en français. Cela donnerait le féminin assez particulier de « designeuse » normalement réservé pour les terminaisons en « -eux » ou « -eur ». Comment écririez-vous donc la forme inclusive? designer·euse, designe·r·use, designeur (qui serait spécifique à ce blog), designer·e, simplement designer, une autre idée ? Sachant que c’est un mot qui risque de revenir souvent je préfère en discuter avec vous, lecteur·ices. 😉

 

Aller plus loiEnregistrer

Les résolutions de janvier

Qui dit nouvelle année dit souvent nouvelles résolutions. En ce mois de janvier j’ai essayé de mettre en place de nouvelles habitudes en utilisant des outils que j’utilise en tant que designer, lors de projets. Nous savons tous que les nouvelles résolutions sont très dures à tenir: on y parvient une semaine, un mois et puis on oublie une journée, on n’est pas motivé la semaine suivante et deux mois plus tard on se rappelle, tel un flash, ce que l’on s’était promit de faire quelques mois auparavant. Il arrive même que l’on ne veuille pas faire ces résolutions par peur d’échouer.

Et pourtant, en tant que designer j’utilise souvent des méthodes pour créer chez des utilisateurs une nouvelle habitude, un nouveau comportement. Je vais donc vous présenter une de ces méthodes qui peut être utilisée directement sur soi-même.

postits
Non cela n’implique pas de post-its.

Alors pourquoi cette méthodologie fonctionnerait-elle mieux que ce que nous faisons déjà? Parce que nous avons une vision plus ou moins erronée concernant les habitudes:

  • Une habitude doit être flexible, doit procurer un certain plaisir; rater ou oublier ne dois pas être considéré comme un échec.
  • Notre cerveau cherche toujours la simplicité, c’est un flemmard. Si une tâche n’est pas facile alors il trouvera toutes les excuses possibles pour ne pas la faire: temps, argent, effort physique, effort mental, sortir des normes sociales et sortir de la routine sont les difficultés que vous devrez surpasser.
  • La motivation n’est pas le facteur le plus important car elle varie énormément dans le temps et peut donc chuter brutalement.
  • Une habitude n’apparait pas du jour au lendemain, elle doit se construire dans le temps pour au final devenir un comportement automatisé.

Le modèle comportemental de BJ Fogg

Le Dr. BJ Fogg, professeur à Stanford, a donc créé en 2007 un ensemble de modèles et méthodologies concernant le changement de comportements chez une personne. Ne vous inquiétez pas, il n’y aura pas de recherches anthropologiques et d’études sur le cerveau humain, je vais essayer d’aller à l’essentiel.

Behavior Model BJ Fogg modèle comportemental

Ce premier schéma permet de situer la motivation et l’aptitude d’une personne pour une activité donnée afin de choisir le meilleur déclencheur (appel à action immédiate) possible. C’est ce dernier qui permettra de passer du coté gauche au coté droit de la courbe. On retiendra d’ailleurs la formule suivante.

B=MAT (Behavior = Motivation x Ability x Trigger)

Comportement = Motivation x Aptitude x Déclencheur

Comme n’importe quelle multiplication, si l’un des trois est égal à zéro alors vous n’irez pas bien loin.

Selon Fogg le plus important n’est donc pas la motivation mais bien la facilité à pratiquer un nouveau comportement. Le déclencheur joue également un rôle primordial car même en étant en haut à droite du schéma, si l’on ne reçoit pas de signal alors rien ne se passe.

Lorsqu’une personne tombe en panne d’essence. Elle était apte à faire le plein et était motivée à faire le plein. Mais sans signal, sans alarme de la voiture, pas de déclencheur: elle a oublié que faire le plein était nécessaire.

Si l’on considère ces deux aspects: la facilité et le déclencheur on remarque que la meilleure zone pour démarrer une nouvelle habitude se situe à droite du schéma car avec ou sans motivation, un simple déclencheur vous fera passer à l’action. Alors comment rendre une habitude simple ?

Méthodes

A petit pas – Baby steps

L’une des méthodes est de diviser une activité en paliers. Tant que vous ne passez pas à l’action vous descendez d’un palier, en facilitant l’exercice.

BJ fogg méthode comportementale behavior model design habitude

L’idée, à droite, est donc de faciliter l’exercice au maximum afin que vous rencontriez vos premiers succès. Quand vous réussissez, votre motivation grimpe et la tâche devient plus facile. Au bout d’un certain temps vous passerez au palier suivant jusqu’à arriver à votre objectif. Maintenant voyez plutôt:

  • Si vous n’êtes pas motivé: à gauche vous restez à la maison, à droite vous mettez vos chaussures.
  • Si vous êtes un peu motivé: à gauche vous restez à la maison, à droite vous sortez marcher 10 minutes.
  • Si vous êtes assez motivé: à gauche vous restez à la maison, à droite vous sortez courir 20 minutes.
  • Si vous êtes très motivé: à gauche vous sortez courir 1 heure et à droite probablement plus d’une heure car avec votre exercice quotidien vous vous êtes en plus amélioré.

Quelque soit votre motivation, à droite vous avez mis en place votre créneau, votre habitude de faire quelque chose relié au sport. Votre motivation n’influera que sur la quantité.

Les petites habitudes – Tiny habits

Cette méthode est probablement l’une des plus efficaces que je connaisse étant donné sa simplicité. Il faut savoir que dans notre vie de tous les jours nous avons des tonnes d’habitudes, de comportements instinctifs: se brosser les dents, allumer la lumière, ouvrir une porte, regarder son téléphone à la moindre sonnerie (attention j’ai des preuves), grignoter, …

L’idée va être de prendre une nouvelle habitude et de la placer juste derrière une habitude que vous avez déjà.

Après (votre habitude existante), je (votre nouvelle habitude).

Après m’être réveillé, je boirai un verre d’eau.

Après être rentré à la maison, le soir, j’enfilerai mes chaussures de sport.

Ce type d’automatisme se fera naturellement et très rapidement pour des activités journalières, j’en ai d’ailleurs mis en place quelques unes que je vous montrerai après. Surtout soyez efficace dans le choix de vos habitudes.

  • Si vous ne souhaitez faire une activité qu’une seule fois par jour, ne l’associez pas avec une activité existante récurrente: « Après avoir regardé mon téléphone, je boirai un verre d’eau » me parait mal associé.
  • Choisissez à quel moment de la journée vous souhaitez faire cette nouvelle activité. En début de journée nous avons beaucoup d’énergie (physique mais surtout mentale), à l’inverse en fin de journée nous sommes fatigués. Soyez cohérent et mettez les tâches difficiles dans la journée et les tâches facile en fin de journée.
  • Prenez des habitudes facilement quantifiables: « faire 10 pompes » est plus facile que « faire des pompes pendant 10 secondes », « écrire une page entière » est plus facile qu' »écrire 200 mots ».
  • Créez vos propres « petites habitudes » basé sur vos habitudes, vos envies, vos attentes ou votre morale. Simplement copier des exemples existants ne sera probablement pas entièrement satisfaisant.
Au quotidien

Ces deux dernières méthodes que je vais vous présenter sont plutôt des astuces à garder en tête.

La première est de mettre en place des « post-its visuels ». J’entends par là utiliser des objets qui vont vous rappeler, au quotidien, votre tâche. Si vous souhaitez courir, mettez vos chaussures en évidence, vous pouvez même mettre en place un petit espace dédié. Ce sera généralement votre première action, tel un effet boule de neige, donc ne la négligez pas.

La seconde est la récompense, BJ Fogg dit souvent qu’il faut se féliciter après avoir fait une action: dire à haute voix « je suis génial », ou serrer ses poings. Personnellement j’ai téléchargé une application où je peux lister mes nouvelles habitudes et les cocher chaque jour. Ma récompense est donc de cocher la case sur cette application. Cela parait subtil mais la récompense est quelque chose de très puissant pour notre cerveau.

 

Janvier – des exemples personnels

En ce mois de janvier j’ai donc mis en place plusieurs habitudes que je vais rapidement vous écrire pour vous donner des exemples.

Manger plus de fruits à la maison – facile

Mon problème c’est qu’en vivant à l’étranger j’ai perdu cette habitude. Les fruits du supermarché sont peu convaincants et lorsque je suis chez moi et que je veux un fruit j’ai la flemme de sortir juste pour acheter un fruit.

Solution: Ce jour là j’étais motivé donc au lieu de sortir acheter des fruits (ce qui n’aurait fonctionné qu’une seule fois), j’ai réfléchi à comment structurer cette habitude pour qu’elle dure dans le temps. J’ai choisi mon déclencheur qui était un post-it visuel: aller prendre une assiette vide et la poser en évidence sur une chaise vide dans ma chambre. Pendant une semaine j’ai vu cette assiette vide. Un jour, en me baladant dans la rue, j’ai vu un marchand de fruits et légumes, j’ai eu l’image de mon assiette vide et depuis ce moment mon assiette n’a plus jamais été vide.

Faire du sport à la maison – moyen

Comme je vous l’ai dit plus tôt la technique des petites habitudes fonctionnent très bien. Pendant une période je faisais une version lancée par BJ Fogg: « Après avoir tiré la chasse, je ferai 10 pompes ». Mais ma salle de bain étant trop petite et 10 pompes n’étant pas vraiment « faire du sport » j’ai changé. Maintenant j’ai programmé une autre habitude: « Après avoir mis une casserole d’eau à bouillir, je ferai ma série d’exercices ». Les deux actions prennent environ 10 minutes donc quand je finis je retourne à la cuisine et je prépare mon dîner.

Écrire des articles pour ce blog – difficile

Au lieu de brutalement passer de « ne rien écrire » à « écrire des articles en ligne de plus de 1000 mots sur des sujets plus ou moins complexes », je dois me créer des étapes en fonction des manques observés:

  • Je n’ai pas l’habitude d’écrire.
  • Quand je commence à écrire un article, je le finis rarement.
  • Quand je fais mes recherches en ligne, je dérive, perds du temps, ne synthétise pas.
  • Je ne trouve pas le temps ou plutôt la période adéquate.

J’ai divisé cela en deux catégories: la prise de notes et la pratique de l’écriture.

La prise de notes

J’ai défini mon moyen de facilitation: le mindmapping (notes visuelles). Pour ce qui est de mon déclencheur, il est simple: aller acheter un carnet A4 et des feutres. Pour être sûr que j’allais l’utiliser j’ai commencé avec des sujets faciles, j’ai encore des progrès à faire pour clarifier mes idées sur papier mais c’est en bon chemin.

L’écriture

Écrire des articles plus courts ne m’aurait pas plus motivé, du coup j’ai décidé de retourner sur format papier, sur un carnet A5, et d’écrire une page par jour. Écrire un article par jour aurait également été compliqué du coup j’ai décidé d’écrire une histoire personnelle, qui m’est arrivée, sur ce carnet. De ce fait je n’ai pas besoin de réfléchir à ce que j’écris: c’est beaucoup plus motivant plus moi.

Maintenant comment prendre l’habitude d’écrire une fois par jour ? Il suffit de trouver une habitude existante que vous faites également une fois par jour:

  • Avant d’aller me coucher je pose mon carnet sur mon ordinateur portable.
  • Tous les matins avant d’allumer mon ordinateur, je dois donc donc prendre en main mon carnet avant de toucher l’ordinateur. J’écris une histoire à ce moment là.

On arrive à la fin du mois et cette expérience m’a inspiré cet article. Ces habitudes ne sont pas encore ancrées mais je vais continuer comme ça pour le moment.

En conclusion

Je n’ai finalement pas parlé de ce tableau qui se suffit à lui même pour un premier aperçu (j’aurai l’occasion d’en reparler). C’est la grille comportementale créée par BJ Fogg qui recense les différents types de comportements. La plupart des nouvelles habitudes de cet article se situe dans la case « PurplePath » en D4.

grille comportementale Fogg behavior grid français opoiesis

Si vous voulez un dernier conseil de la part d’un designer: arrêtez de faire des résolutions le 31 décembre et changez pour le premier jour de printemps en mars. Votre motivation sera à son maximum. Franchement, qui aime courir en hiver ?

Rocky habitude motivation
A part Rocky peut-être.

Enfin, sachez que faire part de ses nouvelles habitudes à des ami·e·s fait partie de la motivation sociale, tel un contrat passé inconsciemment. Par exemple vous faire part de mes nouvelles habitudes dans l’article sert justement à certifier, à ancrer ces habitudes dans mon quotidien. Donc n’hésitez pas à faire de même en commentaire si vous manquez de motivations.

Si vous avez encore du mal avec ces méthodes n’hésitez pas à l’écrire en commentaire également, j’essaierai de vous aider à mettre ça en place. Et en plus cela me permettra de savoir ce que vous avez compris ou non de l’article.

Je suis maintenant content d’avoir réussi à écrire cet article: « Je suis génial ! ».

Merci à vous tous d’être arrivés jusque là et à bientôt !


Liens:

Conférence de BJ Fogg (En – 37min): https://www.youtube.com/watch?v=YQjLOyguXSQ

Site Behavior Model (En): http://www.behaviormodel.org/index.html

Exemples de petites habitudes (pdf En): http://www.drdianahoppe.com/wp-content/uploads/2014/07/TinyBehaviorExamples.pdf

The purple path behavior (pdf En): http://captology.stanford.edu/wp-content/uploads/2010/12/Purple-Path-Behavior-Guide.pdf

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