Aller sur le terrain: le bénévolat comme manière d’apprentissage

Aujourd’hui j’ai reçu un mail d’une étudiante en design qui, après avoir lu mon article sur Lesvos, souhaitait en savoir plus: “on nous demande toujours d’aller sur le terrain pour notre veille mais au final on y passe deux heures, on va sur internet et ça n’est pas un réel contact avec l’usager ou la cible”.

Début octobre, j’étais à l’école The SDS, à Nice, pour présenter aux étudiant·e·s mon expérience internationale: promouvoir l’Erasmus et les échanges internationaux mais également parler de mon expérience de bénévolat qui s’est transformé en travail dans l’humanitaire. En tant que designer je me suis amusé à redéfinir le sujet et présenter une liste de règles, tirées de mon parcours, qui pourraient être utiles aux étudiant·e·s actuel·le·s. Je vais essayer de développer cela dans cet article.

Mike Monteiro – être un designer

Pour faire ces quelques règles je me suis inspiré de Mike Monteiro et de sa conférence déjà présentée dans cet article. Au-delà de ses propositions, j’aime son caractère tranchant couplé à une certaine bienveillance.

 

Sans rentrer dans les détails de cette liste on remarque deux thèmes:
 

– Les designers ne doivent pas se laisser faire. Pour cela ils doivent connaître leur métier, leurs utilisateurs et savoir argumenter.

– Les designers doivent savoir travailler en groupe: comprendre, échanger, partager, accepter, défendre.

L’idée que j’en ressorts en présentant cette slide est que les étudiant·e·s en design doivent être beaucoup plus proactif·ve·s.
Si l’école est là pour enseigner le design, l’école ne peux pas tout enseigner: le travail en entreprise, en freelance, l’aspect administratif, financier, stratégique, le développement d’une carrière et, le sujet du jour, le travail de terrain (liste probablement non-exhaustive) sont des sujets trop peu développés dans les salles de classe.

Être un designer étudiant à l’étranger

Cette liste a été faites spécialement pour la présentation. Elle n’a pas prétention à représenter une recherche quelconque. L’idée principale qui en ressort pourrait être “comment profiter au maximum de son expérience à l’étranger? “.

1. L’age n’a pas d’importance

Quand j’étais étudiant, je me rappelle des premiers cv et lettres de motivations: “designer de 19 ans, …”. Soyons clair, cela n’a aucune importance. Point. Vous ne verrez pas un senior designer dire “designer de 54 ans, …”. Montrez votre professionnalisme en évitant ce genre de détails. Quand on est à l’étranger on doit souvent se présenter, changez sur des sujets plus intéressants que votre age.

2. Soyez proactif·ve, optimiste et prêt·e à dire oui

La motivation n’est pas seulement nécessaire pour soi-même mais également pour les autres. Si on sait que vous êtes une personne toujours motivé·e alors on viendra plus facilement vous voir pour proposer une idée ou un projet. De plus vous serez plus facilement au bon endroit au bon moment.

Je raconte peu d’histoires mais j’aime bien celle-ci: lorsque j’étais jeune, je jouais aux cartes avec mes grands-parents. Parfois je gagnais et j’étais content, parfois je perdais et je devenais triste; mais à chaque fois que je jouais j’avais l’impression d’être soit super-chanceux soit extrêmement malchanceux… comme si le “dieu des cartes” était avec moi ou contre moi.
Un jour j’ai fait un test: même en ayant de mauvaises cartes je resterai joyeux et reconnaissant d’avoir ces mauvaises cartes. Ce fût un succès. J’étais capable de perdre beaucoup moins souvent et parvenais même à gagner avec des cartes moyennes. Ce que j’avais réalisé à ce moment là c’est qu’il n’y a pas de dieu des cartes… c’est simplement une question de comportement: lorsque l’on est joyeux et optimiste, on est prêt à voir des opportunités; restez pessimiste et vous raterez toutes ces opportunités. La chance n’est pas due au hasard, c’est l’optimisme qui amène la chance (la conclusion est généralement la suivante: ne jouez pas aux cartes avec moi).

Cela m’a fait penser à cette vidéo:

https://www.youtube.com/watch?v=VqEK2vhs4w8

3. L’école est là pour vous aider, faites les travailler

Vous êtes motivé·e? Montrez votre motivation à l’administration. Allez les voir une fois par semaine s’il le faut, qu’ils apprennent à vous connaître et comprennent votre réelle motivation. Ces gens voient des étudiant·e·s tout les jours, alors démarquez-vous. C’est seulement de cette manière que vous recevrez une vrai aide personnalisée. Tellement d’étudiant·e·s de mon master sont passé·e·s à coté d’un Erasmus par manque de consistance auprès de l’administration car oui c’est bien à vous de faire le premier pas et comprendre le potentiel de votre école.

L’école est l’endroit idéal: les échanges à l’international, l’Erasmus, les stages, les workshops avec des entreprises, les voyages, les visites, les professeurs, les césures, … toutes ces activités et ces personnes sont de potentielles opportunités pour vous développer.

4. Construisez une liste d’opportunités

Après mon Master j’avais en tête différentes voies: stage, bénévolat, freelance, doctorat, contrat VIE, et ce dans différents pays d’Europe. Avoir cette liste en tête m’a permis de saisir des opportunités au moment même où elle se présentaient (et avant que quiconque ne puisse les saisir).

Avoir quelques idées en tête c’est aussi s’être renseigné sur le niveau de vie dans un pays, les valeurs d’une entreprise, le profil des employé·e·s sur Linkedin, … être préparé tout en restant flexible pour pouvoir dire “oui” au bon moment.

Quand j’ai fait mon Master2, c’était sur un “coup de chance”. J’ai participé à un concours à la dernière minute et j’ai reçu la bourse d’étude. Ca c’est la version courte. La version longue dirait entre autre que je connaissais déjà l’école, que je l’avais en tête depuis longtemps même si j’en n’avais jamais parlé. J’avais même déjà vu le concours avant mais ne pensais pas pouvoir gagner. C’est une tournure négative des évènements ainsi qu’un orgueil d’optimisme qui m’ont poussé à candidater.

5. Apprenez et tirez-en des conclusions

Gagnez en maturité: après chaque expérience essayez de voir comment cela vous a influencé sur votre vision du design? Ayez conscience de ce que vous apprenez pour pouvoir observer votre progression.

Par exemple après avoir fait mon premier stage dans une grande entreprise, je me suis rendu compte que le monde de l’Entreprise ne connaissaient rien au design. Du coup j’ai fait un Master 2 en stratégie du design. Puis durant ce Master2, je me suis rendu compte du manque de prise de position des agences de design, face à leurs clients, concernant l’environnement et le social. Du coup j’ai créé Opoiesis et décidé de faire du bénévolat pour développer mes connaissances de terrains et mes valeurs afin de faire valoir des idées radicalement -au sens strictement- positives. De fil en aiguille j’aperçois un parcours et des idées qui me reflètent et m’aident à définir mon futur.

6. Vous n’êtes pas unique

Avec la verve de Mike Monteiro, l’unicité que j’essaie de faire valoir avec cette règle se situe au niveau de l’expérience professionnelle (et non pas de l’individu). Je m’explique, vous avez beau avoir vécu une expérience unique en Erasmus par rapport à vos camarades qui sont resté·e·s à la maison, il n’en reste pas moins que l’employeur, sur le marché du travail, va recevoir une multitude de CV avec la mention “Erasmus”… et pour cette personne la destination n’aura que très peu d’importance.

C’est la manière dont vous allez raconter cette expérience qui la rendra unique.

7. Prenez des notes, des photos et -surtout- des mesures

Il y a deux manières de présenter ses travaux. La première c’est au travers de son portfolio et son CV. Prenez des notes et des photos pour pouvoir documenter et présenter vos projets. Mais c’est la deuxième manière qui est peut-être la règle la plus importante de cet article: mesurez votre travail et l’impact de vos projets.

Exemple

Durant mon bénévolat j’ai fait cette carte regroupant toutes les ONGs présentes sur l’île:

 

Accéder à la carte sur Opoiesis

Imaginez que je mette cette carte sur mon portfolio avec un petit texte explicatif que personne ne lis. Un employeur ne verra que l’aspect graphique du projet. Il pourra critiquer ou encenser la disposition des cases, les couleurs choisies, le nombre de cases. Il pourra même critiquer le travail: “c’est illisible”, “je n’aime pas”. Maintenant ajoutez à cette carte ceci: “carte recensant plus de 115 services et ONGs à Lesvos et ayant reçu +6600 vues, +600 téléchargements et 30 partages en 7 jours. Sur les 44 commentaires, seulement 4 commentaires pour corriger/ajouter de l’information”.

En 5 mesures, vous venez de montrer que vous êtes un travailleur de terrain, minutieux et efficace, que les gens ont apprécié votre travail, qu’il y a eu un impact, que vous avez su trouver le bon moyen de communication et donc que vous avez compris et résolu à votre manière un problème important en ayant une vision globale d’un problème en apparence complexe. Plus important encore vous venez de montrer l’intérêt du design auprès de n’importe quelle personne non-initiée au design.

En mesurant votre travail vous lui donnez de la valeur.

8. Amusez-vous, voyagez et découvrez

Car cela reste le principal. Développez une certaine curiosité de l’environnement et des gens qui vous entourent.

9. Trouvez LE sujet qui vous empêche de dormir

Ces dernières règles sont plus tournées vers le bénévolat.

On aime dire des designers qu’ils sont des “creative problem solvers” mais il y a une immensité de problèmes à résoudre sur cette planète. La solution n’est pas de tout prendre à bras le corps, au contraire.

Un conseil

Relisez les 17 Sustainable Development Goals et trouvez le problème qui vous tient à cœur et vous empêche de dormir/vous motive à agir. Pour certain·e·s ce sera les réfugié·e·s, pour d’autres ce sera les sans abris, pour d’autres l’environnement, … Regardez l’actualité récente pleine de sujets révoltants, lequel de ces sujets vous énerve le plus? C’est celui-là.

Une fois le sujet définit, choisissez l’endroit (le pays, la ville, le quartier) et cherchez une ONG, une asso, un groupe de gens ayant cette même vision. Trouvé? Alors agissez! Devenez acteur·ice et essayez d’apporter du changement. Votre vision des choses et vos capacités en tant que designer pourrait apporter ces améliorations tant espérées par ces personnes. En choisissant LE sujet qui vous tient à cœur cela apportera en vous un grain de motivation supplémentaire qui fera toute la différence.

L’activisme deviendra un véritable atout, bien plus important que l’Erasmus de votre ami·e. Et c’est là que se trouve la principale différence entre les activités scolaires et le bénévolat: l’école vous fait faire “de la recherche de terrain”, tel un outil de designer servant à récolter des feedbacks ou observer des comportements; tandis que le bénévolat va complètement changer votre manière de voir les choses en tant qu’être humain. En retour, votre maturité s’en trouvera grandit et se retranscrira dans vos projets, vos valeurs et votre argumentaire.

10. Cultivez vos valeurs et vos arguments – Les designers argumentent

En participant à des projets qui vous tiennent à cœurs vous développez un réseau dans le domaine qui vous plaît, vous lisez des articles et êtes à jour des évènements récents, vous développez un esprit critique -en essayant de rester objectif- et devenez actif·ve au sein d’une communauté. Vous rencontrez des gens, apprenez de leurs vies, de leurs problèmes, vous vous attachez émotionnellement et cela se verra dans vos arguments, vos présentations, vos réalisations; parce que cela signifiera beaucoup de choses pour vous. Cela deviendra une évidence. Je ne pourrais pas défendre de la même manière un discours pro-réfugié si je n’avais pas vécu tout ces moments émotionnellement chargées à Lesvos. C’est impossible.

“Le design, s’il veut assumer ses responsabilités écologiques et sociales, doit être révolutionnaire et radical. Il doit revendiquer pour lui le principe du moindre effort de la nature, faire le plus avec le moins”.

Viktor Papanek

Si beaucoup de monde, en tant que citoyens, sont prêt·e·s à agir pour un monde meilleur mais que ces valeurs s’évanouissent dès qu’ils·elles retournent au travail (“car au final il faut payer le loyer”) alors l’impact sera forcément nul une fois mis dans la balance. Si vous souhaitez réellement améliorer les choses alors il faut que cela se fasse également dans votre travail pour avoir ce que j’appelle un impact positif radical.
Si c’est ce que vous souhaitez alors le bénévolat peut ancrer certaines valeurs au plus profond de vous. Ces valeurs et cette attitude qui en ressortira vous aideront à argumenter et à faire bouger des montagnes, même dans votre travail.
Alors passez le cap, si vous avez un peu de temps je vous conseille de passer au moins un mois. Mais j’essaierai de donner quelques conseils sur comment trouver et démarrer son bénévolat dans un prochain article.
 

Le design éthique radical

“Design éthique radical”, voilà trois mots riches de sens qui mis bout à bout donne un sujet très intéressant qui se développe de plus en plus dans notre société. Il m’apparait cependant difficile de donner un point de vue personnel sur ce sujet complexe qui manque encore de repères. Du coup je commencerai cet article en présentant des acteurs qui participent ou participaient à la démocratisation du design éthique. De cette manière vous pourrez vous faire votre propre idée sur le sujet et je reviendrai prochainement pour développer le fond de ma pensée

Dieter Rams – Les principes du bon design

Dieter Rams

Je commence avec un designer célèbre pour ses dix principes qui concernent principalement le design produit. Cette liste créée dans les années 70 est connu et bien qu’elle ne concerne pas directement le design éthique elle apporte une notion “d’honnêteté envers l’utilisateur” que l’on pourrait rapprocher de notre sujet du jour. Pour ceux qui ne connaitraient pas la liste, la voici:

  • Le bon design est innovant.
  • Le bon design rend un produit utile.
  • Le bon design est esthétique.
  • Le bon design rend un produit compréhensible.
  • Le bon design est discret.
  • Le bon design est honnête.
  • Le bon design est durable.
  • Le bon design est approfondi, jusque dans les moindres détails.
  • Le bon design est respectueux de son environnement.
  • Le bon design est le minimum de design possible.

Victor Papanek – Design pour un monde réel

Victor Papanek

De la même époque que Dieter Rams, Victor Papanek est peut-être légèrement moins connu dans les pays francophones mais ses travaux et ses idées sont pourtant précurseurs dans le monde du design. Son livre écrit en 1971 nous parle de sujets plus vivants que jamais: environnement, social, obsolescence, militantisme, design honnête, biomimétisme, … un livre à lire et à relire.

“Le design, s’il veut assumer ses responsabilités écologiques et sociales, doit être révolutionnaire et radical. Il doit revendiquer pour lui le principe du moindre effort de la nature, faire le plus avec le moins”.

« Le design ne serait en aucun cas être un job ; c’est une façon de regarder le monde et de le transformer.”

Aral Balkan – Cyborg rights activist

Plus récent, Aral Balkan est un activiste déterminé, son combat? Redonner le pouvoir aux citoyens face à ces technologies remplies de datas. Pour cela il a créé, entre autres, un schéma du design éthique pour le numérique.

design éthique aral balkanCe schéma ainsi que sa vision est expliqué dans cette courte vidéo à suivre mais vous pouvez également accéder à ses conférences ici et ici, très intéressantes:

Geoffrey Dorne – Design & Human

Geoffrey Dorme

Geoffrey Dorne est un designer graphique reconnu en France, il est notamment le créateur du blog graphism.fr, qui évolue de manière naturelle au gré de ses découvertes. Sa société Design & Human est quant à elle un exemple de design éthique radical. Je vous conseille d’aller faire un tour sur la page “About” ainsi que découvrir ses projets et conférences. Voici la liste de ses principes:

  • Tout acte de design est un acte de sens, d’intentions.
  • La forme produite est la résultante de ce sens.
  • L’innovation n’est pas technologique, elle est sociale.
  • Le design est un métier de responsabilités et d’éthique.
  • Un produit doit être compris par son utilisateur, non l’inverse.
  • Le design ne peut être source de plaisir et d’humanité que s’il est libre et fondé sur la véracité.
  • Le design est à l’attention de chacun alors qu’il s’adresse à tous.
  • Le designer doit orienter son travail, doit refuser certaines choses.
  • Ce n’est pas parce que c’est technologiquement possible qu’il faut humainement le faire.
  • Le design est centré sur l’humain avant d’être centré sur le produit.

Mike Monteiro – designer de caractère

Mike Monteiro est une de ces personnes qui dit ce qu’il pense et heureusement pour nous le design et l’éthique sont deux de ses sujets favoris. Je vous laisse découvrir sa conférence (à partir de 34min) ainsi qu’un article plus orienté sur l’éthique et traduit sur graphism.fr:

Leyla Acaroglou – pensée systémique et changement par le design

Leyla Acaroglou

Leyla Acaroglou est une provocatrice qui essaie de changer le “statuquo”. Designer et sociologiste, elle a créé la méthode de design disruptif qui, au-delà du “buzzword”, est une méthode qui apporte une vision systémique pour aider à créer des solutions qui ne seront plus les problèmes de demain. Ses livres sont également intéressants de par son approche à l’humain: biais cognitifs, neurochimie (hormones), cerveaux, comportements sociaux, interrelations … Conférencière, sa vidéo la plus connue nous invite à repenser le folklore environnemental avec une simple question: “Le papier est-il mieux que le plastique?“. Si l’environnement et la vision systémique semble être ses sujets de prédilections, l’éthique apparait néanmoint lors de conférences ou d’articles.

Ne pas participer au débat est tout autant un accord implicite pour maintenir le statu quo.

James Auger – designer critique et spéculatif

James Auger

Au travers de cet article (Re-contraindre le design) j’ai découvert James Auger et ses “artefacts critiques et spéculatifs” qui nous font nous questionner sur les technologies existantes et leurs évolutions dans un futur proche. Ses projets et pensées apportent donc un point de vue particulier à l’éthique des designers (voir le documentaire en fin d’article).  Blog: Crap futures

The Greater Good Studio – soyez un optimiste enervé!

The Greater Good est un studio de design stratégique, basé à Chicago, avec un objectif clair et unique d’innovation sociale. Ils participent au développement de cette vision en collaborant avec quiconque souhaite en apprendre plus sur le sujet: leur page pinterest recense une centaines d’entreprises (la plupart américaines) ayant des valeurs similaires, la rencontre mensuelle par vidéoconférence, leur méthode pour choisir s’ils doivent ou non accepter un client (que je vous ai traduit ci-dessous) et enfin une vidéo très intéressante également ci-dessous.

The greater good studio liste

Ethics for Design – le documentaire

En 2017 a été publié ce documentaire sur l’éthique du design où 12 designers discutent de l’impact du design sur nos sociétés et sur le rôle que devraient avoir les designers concernant l’éthique du design. On retrouve notamment Geoffrey Dorne et James Auger. Vous pouvez regarder la vidéo ci-dessous ou bien aller sur la version interactive.

J’espère que cette découverte vous aspirera à agir et promis je travaille sur un article pour expliquer plus en détail mon point de vue et pourquoi le design éthique doit être radical.


Articles connexes:

5 faits étonnants pour changer de regard sur le monde

Bonjour depuis la Grèce où je suis actuellement en volontariat chez Campfire Innovation.

En cette journée mondiale du manchot je me suis dit qu’un petit article facile à lire et loins des nouvelles révoltantes de Lesvos serait la bienvenue.

Du coup voici un petit article avec 5 informations que vous ne connaissiez peut-être pas. En quoi c’est relié au design ? Le design au delà des outils et des méthodes est un état d’esprit qui implique une ouverture sur le monde et ce qui nous entoure. Parfois les réalités que nous connaissons depuis toujours ne sont pas tout à fait vrai.

 

1 Monde animal: oui les pingouins savent voler… contrairement aux manchots.

Une image vaut mille mots: voici à gauche un pingouin et à droite un manchot. Besoin de plus ?

Okay, ce petit site internet consacre un article sur l’origine de ce malentendu dans la langue française: différence entre manchots et pingouins. L’un des points apporté est le fait que le mot anglais “penguin” signifie “manchot” en français. Le second point abordé est que l’une des espèces de pingouin, appelé le grand pingouin, et disparu depuis le XIX ème siècle, ne pouvait pas voler du fait de sa grande taille et de ses petites ailes.

 

2 Design graphique: la carte du monde tel que nous la connaissons est fausse.

Cette carte, ou plutôt cette projection du monde, tel que nous la connaissons s’appelle la “projection de Mercator“: créé par Gerardus Mercator en 1569. Comme vous pouvez le lire sur le lien Wikipedia, cette carte a pour qualité première qu’elle conserve les angles mais cela implique une déformation des aires et des distances assez importante. Et pour vous en rendre compte je vous invite à visiter ce site internet:

The True Size Of

Vous vous apercevrez ainsi que le Groenland est en réalité 14 fois plus petit que l’Afrique… c’est à dire un peu plus petit que l’Algérie.

 

3. Design produit: ornementation fonctionnelle.

Vous avez probablement déjà vu cette ornementation en fin de tige de certains cure-dents, mais connaissez-vous sa fonctionnalité?

Tout simplement car cela vient de la tradition japonaise: “l’ornementation” rends facile à casser l’extrémité et donc à montrer que le cure dent a été utilisé; on utilise également ce morceau pour y déposer le cure-dent et ainsi éviter qu’il ne touche la table.

 

 

4 Corps humain: notre corps possède deux cerveaux.

Photo d’un cerveau.

Non je ne parle pas des deux hémisphères du cerveau et pour être plus précis et moins tape à l’oeil, je rectifie dès maintenant en disant que notre corps possède deux systèmes nerveux distincts:

  • Notre cerveau avec entre 86 et 100 milliards de neurones.
  • Le système nerveux viscéral, dans notre intestin, avec près de 200 millions de neurones.

Alors loin de là l’idée de dire que ce système nerveux est une extension de notre cerveau et que l’on pourrait avoir des pensées issues de notre intestin comme on peut le lire sur certains sites internet. Mais simplement pour rappeler que notre monde et tout ce qui le compose est un ensemble complexe et interconnecté: c’est le principe de la vision holistique. Ne pas avoir cette vision globale ne permets pas d’apporter une solution durable. Pour donner un exemple, la maladie neurodégénérative Parkinson serait en fait dû aux neurones du système nerveux viscéral.

 

5 Design graphique: &, le “et commercial” ou encore l’esperluette.

 

L’esperluette est ce logogramme gracieux qui résulte de la ligature des lettres “e” et “t”. Il y a de nombreux faits concernant son histoire:

  • C’était la 27ème lettre de l’alphabet jusqu’au XIXème siècle.
  • On trouve dans certains écrits des mots abrégés avec l’esperluette: “fazet” pouvait s’écrire “faz&”.
  • Son nom esperluette serait dû à une ancienne méthode d’école primaire pour réciter l’alphabet, auquel on ajoutais les mots latins “et, per se, et”, qui se serait transformé en “et, per lui, et”. En anglais elle se prononce “ampersand” ce qui lui donne la même origine: “and, per se, and”.

 

Alors surpris.e?

Définition du design? Comment expliquer son métier?

Depuis que j’ai commencé mes études dans le domaine du design j’ai entendu une quantité indescriptibles de définitions du design, et à chaque fois que je dis que je suis designer je dois expliquer ce que c’est. Vous êtes designer? Je suis sûr que cette description vous semble familière.

Je ne vais pas passer en revue toutes les définitions mais je vais essayer de donner quelques perspectives concernant les bonnes et mauvaises coutumes que j’ai pu expérimenter ou entendre:

La version brouillon: “alors par où commencer? hmm alors le design, c’est un peu de tout mais pas seulement, comment dire …”

Je pense qu’il vaut mieux préparer quelque chose sachant que c’est une question qui revient fréquemment. Si notre explication est confuse alors la personne ne comprendra rien.

La version melon: “Tout ce que tu vois autour de toi, tout les objets ont été fait par des designers.”

Alors non, par définition tout objets créés n’a pas été créé par un designer: les ingénieurs, les artisans pour ne citer qu’eux sont aussi des créateurs d’objets. De plus cette phrase tends à dire que le design n’est qu’une notion d’esthétisme.

La version grand angle: “Je trouve des solutions aux problèmes.”

Souvent relié à l’anglais “creative problem solver” c’est une définition courte et efficace… enfin presque car finalement la plupart des métiers sont basés sur l’idée de trouver des solutions à des problèmes: un scientifique, un politicien, un docteur pourrez vous dire la même chose concernant son métier.

La version complexe: “Alors le design qu’est-ce que c’est? Je vais commencer par l’histoire du design, pour développer sur les méthodes et valeurs actuelles, et enfin terminer par …”

Pas la peine de faire un cours sur le design ou sur votre profession, vous risquez de recevoir un “Ah, intéressant!”… preuve que la personne aura tout oublié dans les cinq minutes.

La version scribe: “Le design est un processus intellectuel créatif, pluridisciplinaire et humaniste, dont le but est de traiter et d’apporter des solutions aux problématiques de tous les jours, petites et grandes, liées aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux. […] (AFD)”

Si vous êtes étudiant en design et que vous avez un examen, c’est probablement la définition que l’on attends de vous. Autrement cela sera rarement votre phrase d’accroche pour expliquer votre profession.

La version rigoureuse: “Le design c’est cinq étapes: analyse, définition, idéation, prototypage et réalisation.”

Les étapes du design thinking sont une bonne étape pour montrer une démarche globale qui n’est pas focalisée sur le produit en soit mais bien sur une réflexion, une démarche basée sur un contexte spécifique et des gens uniques.

La version pratique: expliquer un ou deux projets que l’on a fait par le passé.

Généralement cela montre un problème, une réflexion puis une solution (plus ou moins créative mais toujours intelligente) qui fait comprendre la manière de penser d’un designer et donc d’une certaine manière, son travail, son essence.

 

Alors comment faire?

En tant que designer, on est souvent d’accord sur plusieurs points:

  • Il faut être court et éviter les monologues.
  • Il faut que la personne comprenne ce que l’on dit: que ce soit un enfant, un adulte, un pdg ou un boulanger. Il faut donc pouvoir adapter sa définition en fonction des connaissances de la personne.
  • S’adapter au contexte: une soirée, une conversation, un dîner. Chaque contexte amène, généralement, une approche différente.

Finalement, vous me direz “okay, comment faire donc?” Bien entendu tout le monde à sa propre solution, personnellement quand on me demande en quoi consiste être designer je réponds toujours par “qu’est-ce que le design selon toi?” et en fonction de la réponse j’adapte ma définition, cela a plusieurs avantages:

  • Construire sur une connaissance existante pour être sûr que la personne se souviendra de ma version.
  • Pouvoir adapter sa définition: si la personne me réponds ” le design c’est la forme, l’esthétisme” alors je développerai sur la réflexion, l’analyse.
  •  Pouvoir s’adapter aide également à garder la définition courte, on évite de répéter ce que la personne connait déjà.
  • Personnellement cela me permet de comprendre ce que les gens pensent du métier de designer et cela amène de manière naturelle une discussion.
  • Et puis c’est une manière qui montre notre créativité et notre écoute, deux notions essentielles pour nous tous designers.

Bien entendu c’est une manière de faire que je pratique en ce moment mais qui évoluera probablement dans le temps, je souhaitais simplement la partager avec vous et peut-être partagerez-vous votre technique dans les commentaires:

Vous êtes designer? Comment introduisez-vous votre métier?

Vous n’êtes pas designer? Qu’est-ce que le design ou le métier de designer selon vous?

A bientôt!

Le volontariat du jeune designer

Aujourd’hui je viens de voir que cela fait beaucoup trop longtemps que je n’ai pas écrit un article donc je vais tout de suite me rattraper. J’ai choisi de vous raconter mes cinq derniers mois car si vous ne le saviez pas je fais actuellement du volontariat sur l’île de Lesvos en Grèce concernant la “crise des réfugié·e·s”. Je vais essayer, dans cet article, d’aborder différents sujets: l’orientation post-diplôme, l’expérience humanitaire et la place du design dans les ONG.

PS: j’ai appris récemment la nuance volontariat/bénévolat, qui n’existe pas en anglais. Je tiens donc à préciser qu’il s’agit ici de bénévolat.

Introduction: jeune diplômé, que faire ?

Fraichement diplômé en Stratégie du design je sortais de ce master avec le projet Opoiesis décrit dans cet article et donc avec deux convictions concernant mon futur proche: “je souhaite travailler avec une entreprise qui possède des valeurs et qui considère les enjeux environnements et sociaux” et où “la place du designer est connue et reconnue comme un acteur pour l’innovation”. J’avais en tête des projets très éloignés les uns des autres: du stage à Bruxelles, au déménagement à Stockholm, au volontariat en Grèce ou au Liban, au VIE à l’étranger, … à vrai dire les seuls choses dont j’étais sûre concernaient ce que je ne voulais pas faire.

Le volontariat m’intéressait pour plusieurs raisons:

  • Je souhaitais une expérience de terrain qui puisse en quelque sorte confirmer mon envie de travailler dans ces domaines sociaux et environnementaux. Au-delà du volontariat je considérais cette option comme une véritable expérience professionnelle.
  • Cela me permettait de sortir du chemin classique école-stage-travail. J’ai souvent fonctionné en suivant des opportunités que je considérais improbables et cela m’a rarement fait défaut donc le volontariat post-étude me faisait du pieds.
  • Je souhaitais également améliorer mes qualités en terme de relation humaine. L’empathie est un sujet important dans le design.
  • Et bien entendu pour donner un peu de mon temps dans une organisation sachant pertinemment que faire du volontariat serait plus compliqué une fois rentré dans la vie active.

Le problème majeur restait de trouver une ONG qui me plaise dans cette myriade d’organisations. Après quelques recherches j’ai trouvé une mission intéressante et j’ai envoyé une candidature: trente minutes plus tard je recevais ce mail me disant “désolé pour cette réponse tardive”. J’ai aimé cette réponse, je suis parti.

Mais alors, le volontariat, l’humanitaire, comment ça fonctionne?

Je n’avais jamais travaillé dans l’humanitaire ni fait de volontariat, c’était simplement un de ces choix pris à la première minute. Heureusement il y avait un cours introductif ,en ligne, qui m’a rassuré quant aux compétences nécessaires une fois sur le terrain: cours qui ce sont avérés totalement inutiles en tant que volontaire mais très intéressants en tant que designer. En effet j’y ai appris ce qu’était l’humanitaire d’un point de vue global.

L’histoire

Pour introduire brièvement la travail humanitaire, tout a commencé en 1859 avec le Suisse Henri Dunant qui apporte une aide neutre sur un champ de bataille recouvert de morts et de blessés laissés pour morts. En 1863, le Comité International de la Croix-Rouge est créé suivant les idées de Dunant et avec ce dernier comme secrétaire du comité. En 1864, la Convention de Genève, comportant douze gouvernements, accorde le droit de porter soins au blessés des champs de batailles. Deux faits intéressants: Dunant recevra le premier prix Nobel de la paix en 1901. Et la Croix-Rouge est simplement le drapeau Suisse avec les couleurs inversées… voilà voilà pour les anecdotes.

La vision globale de l’humanitaire d’aujourd’hui

Pour simplifier la vision globale, la coordination des secours humanitaires se divisent en onze groupes (clusters):

  • Eau
  • Abris
  • Protection
  • Nutrition
  • Logistique
  • Santé
  • Nourriture et sécurité
  • Télécommunication d’urgence
  • Éducation
  • Reconstruction rapide
  • Coordination des camps et management

De nos jours l’humanitaire est donc un domaine très développé qui peut paraitre difficile à mettre en place et à coordonner. J’ai été surpris de voir au contraire les documents créés pour faciliter le travail des organisations. Des documents connus et reconnus internationalement, tels que:

Le Projet Sphère

Le plus important est probablement le Projet Sphère. C’est une initiative à but non lucrative, internationalement reconnue, qui présente la charte humanitaire et les standards minimums de l’intervention humanitaire. Il s’agit ici “d’améliorer la qualité de l’aide humanitaire, le redevabilité des acteurs humanitaires vis-à-vis de leurs mandats, de leurs bailleurs de fonds et des populations sinistrées”. On y retrouve dans ce document six standards essentiels :

  • Intervention humanitaire centrée sur les personnes.
  • Coordination et collaboration
  • Évaluation.
  • Conception et intervention proprement dite.
  • Performance, transparence et apprentissage.
  • Performance des travailleurs humanitaires.

Chaque standard essentiel est structuré avec des actions clés, des indicateurs clés et des notes d’orientations.

Projet Sphère: en quoi c’est intéressant pour Opoiesis?

Ces standards essentiels sont donc ensuite distribués au travers des différents standards minimums tels que l’eau, l’hygiène, l’habitat, les articles non alimentaires, etc. Ce que je trouve intéressant dans ces standards essentiels c’est qu’ils rappellent très curieusement le fonctionnement des méthodes actuelles que l’on retrouve dans l’Entreprise: Six Sigma, Agile, … avec un vocabulaire également très similaire. Mais là où le Projet Sphère se démarque probablement des méthodes d’Entreprise c’est qu’il est accepté et utilisé par la majorité des organisations et qu’il y a donc une cohérence et une relation très forte sur le terrain entre toutes ces organisations qui doivent collaborer pour aider et être plus efficace. Moi qui m’intéresse également au design management, je suis donc parti en Grèce avec en tête d’observer ce fonctionnement, cette collaboration entre ces organisations et pourquoi pas voir comment adapter ce fonctionnement au monde de l’Entreprise.

Sans oublier le mind mapping qui va avec!

Le contexte particulier de l’île de Lesvos

Les ONG présentes sur le terrain n’ont de sens que si l’ont connait le contexte actuel donc voici un petit résumé.

La “crise des réfugié·e·s”

Ce nom que l’on emploie dès que l’on souhaite parler de migrations en Europe. Que le sujet médiatique soit en Espagne, en Italie, en Grèce avec l’arrivée des bateaux; en France, en Allemagne, en Belgique avec des personnes vivant dans la rue; en Autriche, en Hongrie avec des gouvernements autoritaires. Que les histoires nous parlent de congolais, de rohingyas, fuyant la répression ou les gouvernements corrompus; de syrien, d’afghans, d’irakiens fuyant la guerre et la torture. Quelles que soient leurs histoires le mot clé reste le même, c’est la crise des réfugié·e·s.

  • Le mot “crise” montre une situation temporaire extrême. En réalité cette situation est loin d’être temporaire.
  • Le mot “réfugié” efface tout aspect humain d’une personne. En disant “les réfugiés” nous insinuons qu’ils ont tous la même histoire, qu’ils sont identiques et selon mon expérience ils ont tous une histoire différente: de la plus macabre à la plus farfelue. Personnellement j’évite de dire réfugié et dit simplement “une personne”. Le mot “migrant” montre selon moi un point de vue plutôt hostile.
  • La “crise des réfugié·e·s” insinue en quelque sorte qu’ils sont les responsables d’un problème qui est, en réalité, bien plus complexe avec de nombreux acteurs: Europe, politique et géopolitique, énergie (gaz et pétrole), guerre, influence et pouvoir, management des flux humains, temps et coordination, …

Le vocabulaire est donc très important.

Selon moi la plus belle preuve d’acceptation et d’intégration de la part des locaux et des autorités locales de Lesvos. Credit: travelpassionate.com

La situation à Lesvos en trois points

  • Quels que soient leurs pays d’origine, cela fait maintenant plusieurs années que des gens fuient leurs pays pour survivre. Pour entrer en Europe, le plus facile mais le plus dangereux est de prendre un bateau pneumatique pour traverser la frontière par la mer. Lesvos est une de ces îles grecques qui se situent à quelques kilomètres de la Turquie, autant dire un point clé dans ces migrations à grande échelle.
  • En 2015 des milliers de gens faisaient la traversée chaque jour et la situation de crise était très médiatisée cependant Lesvos était un simple lieu de transition. La situation changea en mars 2016 lorsque l’UE et la Turquie signèrent un accord ayant pour conséquence certes une baisse du nombre de traversées mais transforma Lesvos en “hotspot”. Un hotspot désigne la première étape d’enregistrement (administrative) des nouveaux arrivants en Europe. En quelques jours l’île se transforma d’un lieu de transition en un lieu de séjour: ni les ONG, ni les autorités n’étaient prêtes face à ce changement radical; du jour au lendemain les nouveaux arrivants étaient interdits de quitter l’île sans une autorisation officielle des autorités. Malheureusement cet enregistrement est très difficile moralement (interviews en face à face où l’on doit raconter son histoire) et très long: pas mal de gens sont bloqués sur l’île depuis plus d’un an!
  • De nos jours, l”île possède trois camps (chiffres de novembre 2017):
  • Kara Tepe: dirigé par la municipalité de Mytilène (“capitale” de Lesvos). Ce camp conçu comme un village de vacances est destiné aux familles et personnes vulnérables. Le but est d’avoir des espaces de vie sécurisés pour les enfants.
  • Pikpa: dirigé de manière autonome par des volontaires, c’est un camp destiné pour les personnes très vulnérables (mineurs non-accompagné·e·s, personnes handicapé·e·s,  LGBT, …). Très petit, il ne peut accueillir qu’une centaine de personnes.
  • Moria: dirigé par gouvernement grecque et situé dans un ancien centre de détention de l’armée grecque, c’est un camp tout en un: enregistrement, identification, procédure “fast-track” (déportation en trois jours), abris et détention (prison pour les personnes dans l’attente d’une déportation). Moria peut accueillir 1700 personnes mais accueille actuellement 6746 personnes. Autant dire que les conditions à Moria sont inhumaines et que les histoires qui nous parviennent sont toutes déplorables. Trois histoires choisies au hasard parmi tant d’autres:
  • Les femmes demandent des couches pour adultes pour ne pas risquer d’aller aux toilettes la nuit.
  • Des volontaires d’une des ONG (EuroRelief) autorisées à l’intérieur de Moria essaient de convertir les gens aux christianisme, quit à les soudoyer en étant plus généreux envers ceux qui se convertissent.
  • Aucun plan n’a été prévu par les autorités et UNHCR quant à l’hiver (rude) qui arrive alors que les gens dorment actuellement dans des tentes en toile, à même le sol, et quand bien même il y a déjà eu des morts l’an dernier en hiver.
Entre 20 et 70 personnes doivent payer environ 1000€ par personne pour avoir une place sur ce bateau. Pour rappel, un ticket en ferry coûte 10€ pour un touriste.

Quelques chiffres

L’île possède environ 87000 habitants.

Pour le seul mois d’octobre 2017, les îles Nord de la mer Égée ont reçus 112 bateaux (surtout de nuit) pour un total de 4116 personnes.

Sur ces 112 bateaux, Lesvos en a recueilli 48 pour un total de 2264 personnes: 899 enfants, 833 hommes et 528 femmes. Il y a donc en moyenne 47 personnes par bateau pneumatique et en moyenne 73 personnes arrivant chaque jour sur l’île.

Le nombre total de personnes bloquées à Lesvos est de 8669 personnes (fin novembre) soit 10% de la population de l’île: 6746 à Moria, 1190 à Kara Tepe, 605 dans des “logements améliorés” (Pikpa; hôtels et appartement aménagés), sans compter ceux qui vivent dans des squats ou dans la rue.

Le nombre d’arrivés étant plus grand que le nombre de départ, ces chiffres augmentent de quelques centaines chaque mois. Pour avoir plus d’informations, voici quelques liens: Data UNHCR en Grèce.

La situation avant Mars 2016 expliquée en une animation: Vidéo

La situation après Mars 2016 résumée dans ces trois articles que je vous conseille fortement:

Connaissant le contexte j’aimerais vous présenter les trois ONG pour lesquelles j’ai travaillé et montrer quels sont leurs besoins en tant que designer.

Des ONG et des missions différentes

Lighthouse Relief

Lighthouse Relief à Lesvos est situé au nord de l’île dans le petit village de Skala Sikamineas.

Mission
  • Surveillance 24/7 des bateaux présent sur la mer: que ce soit de jour à Lepetimos ou de nuit à Korakas, les volontaires restent aux aguets, jumelles et vision de nuit à la main, essayant de repérer la moindre activité suspecte, le moindre bateau tentant la traversée, afin d’alerter les secours.
  • Communication: si quelque chose semble suspect, le chef d’équipe contacte le coordinateur qui contacte les gardes cotes grecques, les bateaux de secours (ONG) et les différentes équipes de garde prêtent à intervenir. L’équipe de surveillance joue donc un rôle primordiale car, avec leur vision de nuit, ce sont les seuls à voir ce qui se passe sur l’eau.
  • Débarquement: quelque soit le scénario de débarquement (sur les récifs, sur la plage ou au port) l’équipe de garde a un rôle à jouer. Ils doivent intervenir le plus rapidement possible pour procurer les premiers secours: couverture de survie, eau et biscuit sont les premières nécessitées pour ces personnes arrivant trempées et fatiguées.
  • Nettoyage des plages et upcycling (projet terminé): toute la côte nord de l’île a eu le droit à un grand nettoyage. Certains des gilets de sauvetages et des morceaux de zodiac (en caoutchouc) ont été récupéré, nettoyé et transformé en produit du quotidien comme des bracelets, des portefeuilles, des sacs, …
“La vague”: le fameux cimetière des gilets de sauvetage.
Séjour

Première expérience en tant que volontaire, je me suis intéressé à Lighthouse Relief pour son travail dans les deux domaines (social, environnemental) qui m’intéressent. Après quelques jours seulement, j’ai réalisé que ces ONG sont très flexibles et acceptent volontiers des gens prêt à fournir une aide (professionnel) supplémentaire… du pain bénit pour un designer. Si l’analyse des problèmes existants est bien mené alors la plupart des solutions apportées seront vues d’un très bon œil.

Travaux fournit durant ces deux mois: l’ONG ayant une très grande expérience, étant bien organisée et ayant une communication professionnelle je me suis finalement concentré sur la communication interne en améliorant les outils existants:

  • Création d’une carte de la région avec des informations plus spécifiques:

    Carte Lesvos Turquie
    Les volontaires doivent communiquer les coordonnées des bateaux en utilisant les miles nautiques et les degrés, chose assez difficile sans expérience. Cette carte a pour but de faciliter la compréhension des méthodes et ainsi améliorer la vitesse d’apprentissage des nouveaux volontaires. Elle est maintenant partie intégrante de la méthodologie et a été partagé aux différentes ONGs de la zone.
  • Création d’un entrainement pour les nouveaux volontaires:
    Extraits des différentes parties de l’entrainement pour le repérage de nuit à Korakas. Cet entrainement est maintenant utilisé par différentes ONGs de l’île.La carte est maintenant utilisée par toutes les ONGS S&R de l’î

    La carte et le guide d’entrainement sont maintenant utilisés par toutes les ONGS de S&R de l’île (+ de 400 volontaires/an).

  • Création d’une méthode pour définir la distance d’un bateau:
    Les photos sont issues de la vision de nuit. L’idée était de créer une échelle de mesure pour faciliter le calcul de la distance d’un bateau afin d’aider le plus précisément possible les bateaux de secours. Pour cela il suffisait de créer une constante, à savoir la croix centrale de l’appareil pointant sur l’horizon. Après seulement quelques essais la méthode montrait déjà son efficacité (nm=nautical miles).

    Cet outil permet maintenant une marge d’erreur de seulement 400m (0.2NM) sur une aire de 50km².

  • Et enfin un dessin (110x235cm) que j’appelle “Mémoire collective”. Au milieu de tout ces traits noirs se trouvent des mots qui raconte des souvenirs, des expériences reliées à Lighthouse Relief. Ce dessin me fait penser à un cerveau: des souvenirs sont perdus dans notre inconscient et parfois resurgissent de nul part; de la même manière lorsque l’on regarde ce dessin des mots peuvent nous sauter aux yeux. Mais ces processus ne sont  pas complètement aléatoires, si un mot se dévoile subitement c’est parce que notre cerveau fait une connexion entre ce mot et un souvenir vécu. Avec 624 mots ce n’est donc pas une seule histoire mais bien l’histoire de toutes les personnes ayant passé du temps dans ce petit village de Skala Sikamineas qui se cachent dans cette mémoire collective.

One Happy Family

OHF est un centre communautaire de jour situé à proximité des camps de Kara Tepe et Moria, dans la grande ville de Mytilène et ouvert de 10 heures à 18 heures du lundi au samedi. L’un de ses nombreux atouts est sa vision: travailler avec les gens et non pas pour eux! En effet cet espace est construit et coordonné ensemble avec les gens vivant dans les camps (surnommés les helpers). Chacun a son mot à dire dans l’organisation et chacun peut amener ses compétences pour améliorer cette communauté qui se construit au jour le jour. C’est de cette manière que l’on souhaite ramener un sens des responsabilités, une autonomie et une motivation qui se perdent facilement dans les camps. C’est notamment grâce à cette vision assez unique que le centre réussit, après seulement quelques mois, à accueillir entre 450 et 900 personnes chaque jour.

OHF possède également une “banque” où les gens reçoivent gratuitement des “Drachmes”, ces billets-gratuits peuvent ensuite être utilisés pour certaines activités tel que la boutique ou le café. L’idée est de redonner aux visiteurs un choix et un sentiment de normalité dans un environnement souvent décidé par les autres.

Lien externe vers la vidéo

Mission
  • En tant que volontaire, la mission est simplement de participer aux différentes activités. Chaque matin on se regroupe et on définit les tâches de la journée.
Séjour

Après avoir passé quelques mois à LHR, j’ai décidé de changer d’air et d’aller à OHF. L’idée de la monnaie-gratuite me semblait intéressante et annonçait une certaine liberté dans la créativité et l’innovation.

Au final c’est une expérience totalement différente:

  • Tout se fait très rapidement, il y a peu de temps à la réflexion. J’ai dû insister pour changer ça et pouvoir faire mon travail de designer.
  • La hiérarchie est assez présente. Dans un centre communautaire les relations humaines sont très importantes et une certaine forme de hiérarchie se met en place basée sur l’ancienneté. Les volontaires ne restant que quelques semaines, ce sont donc les helpers (~50 personnes) qui sont les tauliers. Un certain temps est donc nécessaire avant de “vouloir tout changer”.
  • Avec 600 personnes par jour c’est forcément un bon endroit pour discuter avec des gens du monde entier: plus de vingt nationalités (Moyen-Orient, Asie, Afrique, Amérique du Sud), quatre langues majoritairement parlées (anglais, français, arabe, perse). C’est également à partir de ce moment là que j’ai vraiment appris ce qu’il se passait au camp de Moria. En terme de connaissances j’ai développé une compréhension un peu plus claire et plus critique de la situation.

Travaux fournit durant ces trois mois: par rapport à LHR la communication ne semblait pas si développée. Du coup, les premières semaines, j’étais un peu perdu ne sachant pas vraiment par où commencer. L’ONG étant plus jeune, il a été beaucoup plus facile de discuter avec les différents membres fondateurs et d’avoir une connaissance approfondie du projet. Du coup j’ai décidé de travailler sur une communication globale (interne et externe) afin de poser des bases qui puissent aider au développement futur de l’ONG.

  • Toute la communication interne se faisait à la main, au jour le jour, sur une feuille en papier et décliné en quatre langues. Pour rester dans la même veine, j’ai choisi une identité “faite à la main” basée sur des pictogrammes pour simplifier le message: cela permet d’avoir une communication claire et unique, comprise par toutes les nationalités et facile à reproduire pour les prochains volontaires.
Activités à OHF pictogrammes
Pictogrammes créés par Fabio Nucatolo de thenounproject.com et par Cédric Fettouche.
Le carré est fait pour décrire une activité à OHF. La boite de dialogue est faite pour contextualiser un message (positif ou négatif) et donc montrer une situation, un besoin, un message.
  • En tant que designer stratégique j’étais arrivé avec l’intention de créer une levée de fond pour avoir une expérience professionnelle se rapprochant un peu plus de la partie stratégique. La campagne a été lancée très récemment (Mise à jour: et a permis de récolter 2000€).
  • Mise à jour (19/02/17): enfin, pour mon dernier projet avec OHF,  j’ai travaillé sur une vidéo. L’idée était de montrer que le contexte de cette crise est bien plus complexe que ce que l’on peut entendre. Les “réfugiés” ne sont pas simplement un groupe fait de gens similaires mais bien des être humains uniques avec des histoires différentes. Il y a des portraits de 73 personnes venant de 28 pays; la vidéo a atteinte 6308 personnes et a reçu 416 réactions.

Lien externe vers la vidéo

Office of Displaced designers

ODD est une ONG qui facilite le développement éducationnel et professionnel grâce à des projets créatifs: design, architecture, photographie, … L’ONG invite toutes les communautés à collaborer et travailler dans des projets multidisciplinaires.

Mission
  • Dans un programme de mentorat, j’aide actuellement un jeune afghan dans la création de son projet: enseigner le grec aux personnes parlant farsi, via des vidéos Youtube.

Ce projet est un peu plus en retrait car le mentorat se fait par mail et occasionnellement par rendez-vous; également parce que le “protégé” est tout simplement très autonome dans son projet. Au total, après 5 réunions et une après midi d’interviews avec son “public potentiel” pour cerner au mieux les besoins, il a publié 25 vidéos de 10 minutes. Il travail maintenant dans une ONG en tant que traducteur: perse-anglais-grec.

Travail à ODD

Impressions globales

Les différentes ONG et leurs fonctionnements

Selon mon expérience ici, à Lesvos, les organisations se développent très rapidement, généralement pour répondre à une situation d’urgence.  Elles survivent grâce à une communication assez simple pour récolter des fonds et des volontaires, tout se fait assez rapidement. Puis à partir de plusieurs mois d’activités (~6-12 mois) l’ONG commencent à trouver sa place, s’organiser et atteindre une certaine maturité. Enfin dans un souci de stabilité l’ONG se développe par paliers pour atteindre une excellence dans son travail.

L’un des problèmes perçu est la hiérarchisation. Dans les ONG cela signifie que l’administration, possédant les fonds, et l’équipe travaillant sur le terrain se séparent ce qui peut créer un manque de communication aux conséquences immédiates. C’est probablement l’un des (nombreux) facteurs qui fait que UNHCR (l’Agence des Nations Unis pour les réfugiés) est si mal perçue sur l’île.

Engagement au changement

Quel que soit le stade de développement de l’ONG, amener du changement m’a paru plutôt facile: engranger de l’expérience de terrain pour analyser les problèmes; parler avec le coordinateur et les volontaires pour recueillir une vision et une expérience; puis proposer une solution reste la méthode classique. Cependant certaines étapes doivent être respectées pour ne pas se casser les dents.

La sensibilisation est une étape importante car les gens sont souvent occupés, surtout les coordinateurs. Cela leur demande du temps pour écouter des idées sachant que toute la journée ils reçoivent des gens “qui souhaitent leurs parler”. Je pense que les coordinateurs apprécient les gens qui ne leur demandent rien, alors sachez, à l’inverse, les écouter et proposer des solutions en fonction de leurs visions, leurs problèmes tout en y ajoutant vos idées.

Si cette étape est bien faite, alors la compréhension ne devrait pas être un problème. Peut-être que l’on viendra vous demander le jour même “où en est le projet?”, il faudra simplement répondre que ce n’est pas un travail d’une journée et que cela prendra un peu plus de temps.

L’accord se fait lorsque le travail est terminé et peut être présenté au coordinateur.

L’adoption et la possession est probablement l’étape la plus difficile. En tant que designer il faudra travailler très dur pour que votre travail soit utilisé au jour le jour par tout le monde. Ce n’est pas forcément que les gens n’ont pas envie, mais le changement prend du temps et il faudra insister tout les jours dans la bonne direction. Pour chaque document créé il faudra introduire en première page: ce qu’est le document, à quoi il sert, comment il fonctionne et tout autre information nécessaire que vous seul connaissez mais qui doit être partagée.

Schéma traduit de l’article de l’ONG Campfire Innovation, autre organisation très intéressante.

Les dommages créés par le design

Si les bienfaits ont été évoqué tout au long de cet article, je n’ai pas évoqué les dommages que peuvent provoquer le design. J’ai notamment en tête le cas bien spécifique qu’est celui d’UNHCR:

Les tentes, les tapis, les couvertures, même les bancs sont sous le signe UNHCR. La tente sur l’image de droite étant impossible à fermer dans cette première nuit hivernale, ce sont des personnes fatigués qui, venant tout juste de faire leurs premiers pas en Europe, se sont débrouillés pour fabriquer cette porte (image du milieu) fait de deux tapis UNHCR… ironie.

Lorsque l’on se fait garant de certains devoirs tels que “préserver la dignité humaine”, j’ai du mal à comprendre comment on peut mettre son logo sur tout ce que l’on produit. Quel meilleur moyen de rabaisser un être humain au point de l’estampiller “réfugié” avec un simple logo et de pointer du doigt toute une catégorie de personnes?

Photo prise et publié par UNHCR

Si l’identité graphique peut facilement nous pousser, en tant que designer, à vouloir mettre un logo de partout, quelques jours sur le terrain suffiraient à faire comprendre comment cela peut, au contraire, faire bien plus de mal car je n’ose pas croire que cela soit fait consciemment.

Conclusion

La conclusion n’est pas vraiment fermée car je suis toujours à Lesvos avec One Happy Family et il y a tellement de choses à dire, la première pensée va aux helpers.
Il parait difficile de conclure cet article tant la situation peut changer du jour au lendemain. L’hiver se pointant, les tensions montent, les bagarres s’organisent, les tentes s’enflamment ou s’inondent et les gens perdent le moral. Quelques vagues de tampons bleus, signe d’une autorisation pour aller sur le continent, ont eu lieu ces dernières semaines: les familles sont heureuses mais les helpers d’OHF sont tristes de quitter cette famille qu’ils se sont construite en l’espace de quelques mois. C’est l’un des challenges qui nous est proposé: qu’ils soient heureux de quitter OHF pour continuer leur chemin loin de cette île “emprisonnante”; car n’oublions pas que le contexte politique pourrait bien changer du jour au lendemain et voir le nombre de déportations augmenter. Ces jeunes ne devraient pas jouer à “attendre que leurs ami·e·s aient aussi le tampon bleu” mais que dire face à ceux qui partent à Athènes, tout seul, et veulent revenir sur l’île au bout d’une semaine? Ces gens qui nous offrent leurs plus beaux sourires lorsqu’ils sont dans la lumière de tout les jours voient subitement leurs histoires tragiques ressurgir dans ces moments de solitudes, au risque de s’éteindre avec un sourire de façade en chantant “Je pense pas à demain, parce que demain c’est loin”.